Et quand elle vit que ses supplications étaient inutiles, elle s'adressa à Rad l'architecte: «Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse une ouverture devant ma poitrine, et par là tire mes blanches mamelles, afin qu'on apporte mon petit Iova, et qu'il puisse s'y allaiter.» Rad, qu'elle appelle frère, accède à cette prière; il lui laisse devant la poitrine une ouverture, et tire par là les mamelles, afin, quand viendra le petit Iova, qu'il puisse s'y allaiter. L'infortunée implore encore une fois Rad: «Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse-moi une ouverture devant les yeux, afin que je puisse voir jusqu'à ma blanche maison, quand on m'apportera Iova, et qu'au logis on le remportera.»—Rad accéda encore à sa prière, et lui laissa devant les yeux une ouverture, afin qu'elle pût voir jusqu'à sa blanche maison, quand on lui apporterait Iova, et qu'au logis on le remporterait.

Et ainsi on l'enferma dans la muraille, puis on apporta l'enfant dans son berceau, et durant une semaine elle l'allaita. Au bout de la semaine, sa voix s'éteignit, mais l'enfant trouva toujours sa nourriture, et elle l'allaita une année entière.

Ainsi qu'il en fut alors, il en est encore aujourd'hui, et là toujours coule de la nourriture, comme une merveille et comme un remède pour la femme (mère) qui n'a point de lait[3].

II

DOÏTCHIN L'INFIRME.

Le voïvode Doïtchin tombe malade à Salonique, la blanche cité. Neuf ans entiers la maladie le tient, et Salonique ne sait plus rien de Doïtchin, on croit qu'il est trépassé.

Le bruit de cette merveille au loin se répandit, au loin jusque dans le pays des Maures, et vint jusqu'à Ouço, le Maure; sur-le-champ il sella son cheval noir et partit tout droit pour Salonique. Arrivé devant la ville, il planta sa tente au milieu d'une vaste plaine, et demanda qu'on fît sortir des champions pour se mesurer avec lui, et soutenir le combat à la manière des braves. Mais à Salonique il ne reste plus de braves, pour sortir contre lui: Il y avait Doïtchin, qui est infirme; il y avait Douka, qui a le bras malade; il y a Élie, adolescent inexpérimenté, qui n'a jamais vu de combat et en a encore moins livré pour son compte; et pourtant il fût sorti, si sa mère ne l'en eût empêché: «N'y va point, Élie, garçon sans expérience, le Maure te trompera, il te tuera, innocent que tu es, et ta mère restée seule devra se soutenir elle-même.»

Quand le noir Maure vit qu'il n'y avait plus à Salonique de champions en état de le combattre, il frappa sur la ville une contribution: chaque maison devait fournir un mouton, une fournée de pain blanc, une charge de vin rouge, une coupe d'eau-de-vie distillée, avec vingt jaunes ducats, et une belle fille, fille ou nouvelle mariée, venant à peine d'être emmenée par son mari, et encore vierge[4]. Tout Salonique acquitta le tribut, et le tour vint à la maison de Doïtchin. Or Doïtchin n'avait personne avec lui, que sa fidèle épouse et Ielitza, sa chère sœur. Les pauvrettes rassemblèrent le montant du tribut, mais elles n'avaient personne pour le porter, et le Maure n'aurait pas voulu le recevoir sans Ielitza, la belle jeune fille. Dans leur misère elles se désolaient. Alors Ielitza alla s'asseoir au chevet de son frère, et les larmes qu'elle versait tombant sur le visage de Doïtchin, l'infirme revint à lui et se mit à dire: «Ma maison, que le feu te brûle! voilà l'eau qui te traverse bien promptement, je ne puis même mourir en paix.—O mon frère, Doïtchin l'infirme, répondit la jeune Ielitza, ce n'est point l'eau qui traverse ta maison, mais ce sont les larmes de ta sœur (que tu sens).—Qu'y a-t-il, ma sœur, au nom de Dieu? le pain vous manque-t-il, le pain ou le vin rouge, ou l'or ou la blanche toile? ou n'as-tu plus de quoi broder sur ton métier[A]?»

[Note A: La jeune fille raconte ici longuement en 32 vers tout ce qui s'est passé, puis elle termine ainsi;]

«Nous avons rassemblé les objets du tribut, mais il n'y a personne pour le porter, car le Maure ne voudra pas les recevoir sans Ielitza, ta sœur. Or, écoute-moi, infirme Doïtchin, je ne puis être au Maure, frère, tant que tu vivras.—O Salonique, puisse le feu te consumer! s'écria alors Doïtchin, pour n'avoir point de braves qui sortent combattre le Maure, et me permettent de mourir en paix;»—puis il appela sa femme. «Angelia, dit-il, ma fidèle épouse, mon alezan est-il encore en vie?—Seigneur, infirme Doïtchin, ton alezan est encore en vie, et j'ai eu soin de le bien nourrir.—Angelia, ma fidèle épouse, va prendre le robuste coursier, et conduis-le chez mon pobratime, Pierre, le maréchal, afin qu'il le ferre à crédit; j'irai combattre le Maure, j'irai, dussé-je ne point revenir.»