Le roi Voukachine appela Rad l'architecte, et Rad appela les trois cents ouvriers. Le roi édifie Scutari sur la Boïana, le roi l'édifie, la Vila le renverse, elle ne laisse point bâtir les fondations, et moins encore élever la cité, puis de la montagne elle s'écrie: «M'écouteras-tu, roi Voukachine? Ne te tourmente point, ne consume pas tes richesses, tu ne saurais bâtir les fondations, et moins encore élever la cité. Mais voici que vous êtes trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle qui viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers[2], murez-la dans les fondations, et celles-ci se soutiendront, et ainsi vous pourrez bâtir les murailles.»
A ces paroles, le roi Voukachine appela ses deux frères: «Écoutez, mes chers frères, voici ce qu'a dit la Vila de la montagne. Il ne sert de rien de consumer nos richesses, la Vila ne nous laissera point bâtir les fondations, et moins encore élever la ville. Mais nous sommes, a dit la Vila de la montagne, trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle qui viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers, murons-la dans les fondations, ainsi celles-ci se soutiendront, et nous édifierons la cité. Mais engageons à Dieu, mes frères, notre parole solennelle, que nul de nous n'avertira sa femme, et que nous laisserons au hasard (à décider) laquelle viendra à la Boïana.» Et chacun engagea à Dieu sa foi, de ne rien dire à son épouse.
La nuit cependant tomba; ils s'en retournèrent à leurs blanches maisons, soupèrent comme il convient à des seigneurs, puis allèrent se coucher chacun avec sa femme. Mais si tu voyais la grande merveille! Le roi Voukachine viola sa parole, et il fut le premier à dire: «Prends bien garde, ma fidèle épouse, de ne pas venir demain à la Boïana, ni d'apporter le repas des ouvriers, car tu y perdrais la vie, on te murerait dans les fondations de la forteresse[B].»
[Note B: Ougliécha fait la même révélation à sa femme.]
Le jeune Goïko ne trahit point sa foi, et ne révéla point (le secret) à son épouse. Le matin venu, les trois Merniavtchévitch se levèrent de bonne heure, et s'en allèrent vers la Boïana, à la forteresse.
Le temps arriva de porter le dîner. Or le tour était à dame la reine. Elle alla trouver sa belle-sœur, la femme d'Ougliécha: «Écoute (dit-elle), je suis prise d'un mal de tête, toi, tu es bien portante, tandis que je ne puis me remettre, porte aux ouvriers leur dîner.»—La femme d'Ougliécha lui répondit:«Dame reine, ma belle-sœur, et moi, je suis prise d'un mal à la main, tu es en santé, je ne puis me remettre, mais adresse-toi à (notre) plus jeune belle-sœur[C].»
[Note C: Elle va en effet lui faire la même demande.]
«Écoute, dame reine, répondit la jeune femme de Goïko, je serais heureuse de t'obéir, mais mon petit enfant n'est pas encore baigné, et mon linge n'est pas lavé.—Va, ma belle-sœur reprit la reine, et porte aux ouvriers leur dîner; je laverai ton linge, et notre belle-sœur baignera l'enfant.» La jeune femme n'a plus rien à dire, et elle part portant le dîner.
Quand elle fut au bord de la Boïana, Goïko Merniavtchévitch l'aperçut, et le cœur du jeune homme se serra, il eut pitié de sa chère petite épouse, il eut pitié de son enfant au berceau, qui n'était né que depuis un mois, et les larmes coulèrent sur son visage. La svelte jeune femme le vit (pleurer), elle s'avança jusqu'à lui, d'un pas léger, et d'une voix douce lui dit: «Qu'as-tu, mon bon seigneur, que les larmes coulent sur tes joues?—Il y a un malheur, ma chère petite femme, j'avais une pomme d'or qui vient de tomber dans la Boïana; voilà ce qui m'afflige, et de quoi je ne me puis consoler.» Elle ne comprend point, la jeune femme, mais elle dit à son seigneur: «Prie Dieu qu'il te donne la santé, et tu fondras une autre pomme, et plus belle.»
Cependant la douleur du héros devenait plus cruelle, et il détourna la tête pour ne plus voir sa femme; sur cela arrivèrent les deux Merniavtchévitch; les beaux-frères de la jeune femme de Goïko, et l'ayant prise par ses blanches mains, ils l'emmenèrent vers la forteresse pour l'y emmurer, et appelèrent Rad l'architecte qui appela à grands cris les trois cents ouvriers, et la svelte jeune femme souriait croyant que c'était un jeu. L'ayant poussée pour l'enfermer dans la muraille, les ouvriers apportèrent du bois et des pierres, et maçonnèrent jusqu'à la hauteur de son genou, et la svelte jeune femme souriait, espérant encore que ce n'était qu'un jeu. Les trois cents ouvriers apportèrent et bois et pierre, et maçonnèrent jusqu'à la hauteur de sa ceinture, et alors pierre et bois commençant à la serrer, elle vit le malheur qui l'attendait, et avec un gémissement amer, pareil au sifflement d'un serpent, elle se mit à implorer ses chers beaux-frères: «Ne me faites point, si vous croyez en Dieu, enfermer dans le mur, jeune comme je suis.»—Ainsi elle priait, mais de rien ne lui servit; car ses beaux-frères ne la regardèrent même point. Alors surmontant la honte et la crainte, elle supplia son mari: «Ne permets pas, mon bon seigneur, qu'ils me fassent périr, jeune comme je suis; mais va trouver ma vieille mère, ma mère est assez riche, et tu pourras acheter un homme ou une femme esclave, que vous enterrerez dans les fondations.»—Ainsi elle priait, mais de rien ne lui servit.