Un amandier s'élevait haut et svelte, au-dessous dormait Mehmed-Aga avec la jeune Fatime; pour couche, ils ont la terre noire et l'herbe humide; pour couverture, le ciel serein et les étoiles brillantes; et pour coussin, chacun les bras blancs de l'autre.
LXIV
Si je pouvais me changer en mouche je saurais où passer l'hiver: je me poserais sur le visage d'une veuve ou sur les seins blancs d'une fille.
LXV
LA TZETIGNIENNE ET LE PETIT RADOITZA
Trente habitants de Tzétigné sont à boire au bord de la Tzétigna, la calme et froide rivière, et c'est une fille de Tzétigné qui leur sert le vin. A mesure qu'à chacun elle présentait le verre, il n'étendait pas la main pour prendre le vin, mais pour toucher le sein de la jeune fille, tant que celle-ci se prit à dire: «J'en atteste Dieu, vous trente Tzétigniens, si je puis être votre servante à tous; je ne puis être votre épouse à tous, mais celle du brave seulement qui s'élancera dans la rivière à la nage, couvert de ses habits et de ses armes, et la traversera d'une rive à l'autre; celui-là m'aura pour sa fidèle épouse.»
Tous à ces mots baissèrent la tête, les regards fixés sur la terre; seul, le petit Radoïtza ne baissa point la tête, mais s'élançant sur ses pieds légers, il saisit ses armes brillantes, acheva de revêtir ses habits. et s'élança dans la Tzétigna. Le brave nagea tout droit, il traversa d'une rive à l'autre; mais comme il revenait au bord opposé, il s'enfonça un peu sous l'eau, il n'enfonça point parce qu'il était fatigué, mais il s'enfonça pour mettre à l'épreuve sa belle et savoir si elle voulait être sa fidèle épouse. Quand la jeune Tzétignienne vit cela, elle descendit dans la rivière; ce que voyant le petit Radoïtza, il s'avança en nageant vers la rive, et sortant de l'eau il prit la jeune fille, la prit par sa blanche main et l'emmena à sa blanche maison.
LXVI
LE TCHÉLÉBI MOUÏO ET FATIME LIOUBOVITCH.
Fatime Lioubovitch était à broder dans le jardin sous le jaune oranger, là vint à passer le tchélébi Mouïo, qui la salua au nom de Dieu: «Dieu t'assiste, Fatime Lioubovitch! prends-moi, pour toi cela vaudra mieux[1].» —«Es-tu fou, tchélébi Mouïo, pour domestique je ne te voudrais pas et moins encore pour que tu baises mon visage.» —«Si de moi tu ne veux, Fatime, vrai comme ma tête est vivante sur mes épaules, je publierai partout où j'irai que tu portes un enfant dans ton sein.» Fatime pourtant n'en tient pas de compte, mais continue de broder sur son métier. Mouïo mortifié s'éloigne et traverse la vaste campagne, mais voici que la nouvelle lui arrive que le pacha a planté sa tente, qu'il l'a plantée dans la plaine de Rakitno, et qu'avec lui il a des agas et des spahis. Là se dirige le tchélébi Mouïo, devant le pacha humblement il s'incline, lui baise le genou et le bas (de son caftan), et le pacha lui tient ce discours: «Comment te va, tchélébi Mouïo? as-tu traversé l'Hertzégovine? as-tu visité la maison des Lioubovitch? comment vont les neuf frères? sont-ils en santé et en joie?» —«J'ai passé par l'Hertzégovine, et visité la maison des Lioubovitch, en santé sont les neuf frères, en santé ils sont, mais non en joie, car ils ont une sœur unique, qui porte un enfant dans son sein: c'est l'enfant du pacha de Bosnie.» Le pacha de Novi-Bazar se met à rire: «C'est bien, puisqu'il est de bonne race.» Pourtant le pacha avait grand dépit, vite il écrit une lettre menue, et dans la lettre à Fatime il disait: «Trouve-toi vite dans la plaine de Rakitno.» Puis il appelle son tatar, et l'expédie vers la maison des Lioubovitch. Quand le tatar à la maison arriva et que la jeune Fatime l'aperçut, aussitôt pressentant quelque malheur, elle se dirigea en hâte vers Rakitno. Là devant le pacha humblement elle s'incline, lui baise la main et le bas du caftan; mais voyant que le pacha la regardait de travers, elle ôte sa jaune tunique et reste nue dans sa fine chemise: «Sois un juge équitable, seigneur pacha, sois un juge équitable et que Dieu te conserve! pourrais-je ici cacher une pomme, comment donc un enfant sous ma ceinture? Si tu ne veux être un juge équitable, je suis venue pieds nus à Rakitno, pieds nus j'irai jusqu'au sultan, je me plaindrai au sultan à Stamboul, afin qu'il te fasse mettre à mort.» Quand le pacha eut entendu Fatime, une violente colère s'empara de lui, et il fit de l'œil un signe au bourreau qui abattit la tête de Mouïo. Il prit Fatime pour son épouse et en fit une jeune pachinitza.