«Segnor prevoire (prêtres) ceste parole ne fut mie solement dite a mon segnor saint Pierre. Quar e a nos fu ele dite autsi qui somes ellui de lui el siecle et qui avons les œilles (ouailles) Damediu (Domini Dei) a garder, co est son peuple a governer et a conseillier en cest siecle. Et qui avons a faire le suen mestier e terre de lyer les anmes et de deslyer et de conduire devant Deu. Or devomes savoir de nos meismes conduire devant Deu et celuy que nous avons a conseillier. Si nos besoigne avoir trois coses: la premeraine chose si est sainte vie: la seconde est la science qui est besoignable al prevoire a soi et a autrui conseillier. La tierce est la sainte predication par coi ly prestres doit rapeler le puple de mal a bien. La premeraine chose que li prestre doit avoir c'est sainte vie; par quoy il doit soi meisme rendre a Deu et par coi il doi bone essamble doner a tot ceus qui le verront et par bone vie de mener se esmonder et eslaver et faire net ab omni inquinamento carnis et spiritus: c'est de tote lordure de son corps et de same; de luxurie, de glotonie, d'orgueil, de haine, d'avarisce, de convoitise et de totes icelles coses, dont same puest estre mal mise et enlaidie devant Deu et sa personne devant le siecle. Après si doit estre soffrant si on li dit, se on li fait du mal; et doit doner par ce essample de patience a autres. Si doit estre humeles, benignes, larges, secundùm paupertatem et divitias suas esse elemosynarius. Issi doit estre par la sainte vie et par la bone quil doit estre demener, lumiere del monde, si come dit nostre sires, vos estis sal terræ, lux mundi. Quar il doit saler, c'est ensaignier avec dame Diu les cuers de ceux qui plus aiment les terrienes choses quils ne font celes del ciel, et qui endementieres quils sont en pecié dampnable ont male savor a Deu, si come la viande qui est dessalée a lhome qui la mainve. Il doit estre lux mundi; quar il doit par sainte vie enluminer tot cels qui les gardent, et se il issi, declinando a malo et faciendo bonum, demaine bone vie et bele devant son puple. Donques puet il cum humilitate et reverentia intrare ad altare Dei ad deum qui lætificat juventutem ejus: et se il devaine malvaise vie et il soit en piece de dampnation; sacier (sachez) vraiment quil mangera le cors Nostre Seigneur a dampnation de soi: quar issi le dit la sainte Escriture: qui manducat carnem et bibit calicem indignè, judicium sibi manducat et bibit. Issi poons nos dire que la premeraine cose qui est besoignable al prevoire qui tient parroce, si est sainte vie et bele que il doit demener devant Deu et devant son puple. La seconde chose que il doit avoir, si est la discretions o le sciense par coi il doit conseillier les anmes que il a a governer: et si come desirent sancti patres, il doit savoir librum sacramentorum, baptistarium, compotum, canonem, pœnitentialem, psalterium, omelias, et maintes autres choses de vita sacrorum ordinum, etc., etc., etc.»

SERMO IN CIRCUMCISIONE DOMINI.

Postquàm consummati sunt, etc.

«Segnor et dames, lui si est li premiers jors de lan quil est apelé an renues. A icest jor suelent (solent) li malvais crestien, selonc le costume des paiens, faire sorceries et charaies (sortileges): y por lor sorceries y por lor caraies, suelent expermenter les aventures qui sont a venir. Hui suelent entendre a malvais gens faire, y mt (mettre) lor creance en estrennes, y disoient que nous nesteroit riches en lan, sil nestoit hui estrenés. Mais nos devons laisier iceles coses qui napartiennent a la vie pardurable conquerre. Nos trovons en la sainte Evangile d'hui que nostre sire Deus par co que il par soi mesme volt garder la loi que il avoit donée que il a le wistisme jor de sa naisence qui hui est volt estre circoncis, etc., etc., etc.»

An 1204. 25o. Ville-Hardouin (Histoire de la prise de Constantinople par les Croisés français). On recherche surtout de ce livre l'édition qu'en a donnée Dufresne Du Cange, à l'imprimerie royale, en 1667. Les Mélanges, tirés d'une grande bibliothèque, rédigés sous le nom du marquis de Paulmy, par son secrétaire, Constant d'Orville, contiennent une fort bonne analyse de cette histoire, dans laquelle le vieux langage est respecté. Ville-Hardouin est, sans doute, un de nos plus anciens prosateurs; mais il n'est pas le premier, comme le dit l'abbé Massieu. Après Ville-Hardouin, notre langue, toute gothique qu'elle est encore, est pourtant assez formée pour mériter le nom de langue française. Alors paraissent les établissemens de saint Louis, l'histoire de ce grand roi, par son ami Joinville, dont le texte, à peu près pur, nous fut rendu, en 1761, par MM. Mellot, Sallier et Capperonnier neveu; le livre des Coutumes de Beauvoisis, par Philippe de Beaumanoir, en 1283, et enfin Froissart. On lit, dans le Recueil des Historiens de France, tom. XVIII, que le texte original de Ville-Hardouin paraît altéré dès les plus vieux manuscrits. Les bénédictins citent trois éditions de cet historien, antérieures à la leur; 1o celle de Blaise Vigenère, en neuf livres, avec une traduction en français modernisé, Paris, 1585; 2o celle de Lyon, 1601, plus correcte que la précédente, et faite sur un Manuscrit des archives de Venise, qu'on dit apporté des Pays-Bas par François Contarini, procurateur de Saint-Marc, à son retour d'une ambassade auprès de Charles-Quint, en 1551; 3o celle de Du Cange, 1667, imprimerie royale, faite sur l'édition de Lyon et sur un Manuscrit de la fin du XIIIe siècle. L'édition des bénédictins, donnée par dom Brial, en 1822, est faite sur collation des meilleurs textes imprimés, avec le texte d'un Manuscrit du XIIIe siècle, portant le no 7974, au catalogue de la Bibliothèque royale, où le style ne laisse pas que d'être un peu rajeuni. Cette édition de dom Brial peut être considérée comme la meilleure. Voici un échantillon de son texte.

«Sachiez que mille cent quatre vinz et dix huit ans après l'Incarnacion Notre Seigneur Jésus Christ al tens Innocent III, Apostoille de Rome et Philippe roi de France et Richart roi d'Angleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de Nuilly, cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris, et il ere preste et tenoit la paroiche de la ville. Et cil Folques dont je vous di, comença a parler de Dieu par France et par les autres terres entor, et nostre Sires fist maint miracle por luy. Sachiez que la renomée de cel saint home alla tant qu'elle vint a lapostoile de Rome innocent, et lapostoile envoia en France et manda al prodome que il empreschast des crois par s'autorité; et apres y envoia un suen cardonal maistre perron de chappes croisié et manda par luy le pardon tel com vos dirai. Tuit cil qui se croisièroient et feroient le service Dieu un an en l'ost, seroient quittes de toz les pechiez que ils avoient faiz, dont ils seroient confez, etc., etc.»

PREMIERS MONUMENS DE NOTRE LANGUE
DANS LE MIDI DE LA FRANCE,
RELEVÉS PRINCIPALEMENT DE L'HISTOIRE DES TROUBADOURS,
par M. Raynouard.

Le Catalogue abrégé, que nous donnons ici, n'est guère qu'un extrait de la table des matières de l'Histoire des Troubadours. Où pouvions-nous mieux trouver les titres que nous cherchons, et dans un plus bel ordre? Cet excellent ouvrage est divisé en six volumes. Après une dissertation approfondie sur l'origine de la langue romane, dont nous avons plus haut indiqué la substance, et après la grammaire romane du Midi, viennent les écrits capitaux de cette langue, dans toute la pureté de leur texte, accompagnés de traductions élégantes et fidèles. Le 5e volume renferme la biographie de 350 troubadours, rangés par ordre alphabétique, et le 6e, consacré à la grammaire comparée des langues du Midi, est un chef-d'œuvre de recherches et de science philologique. L'auteur établit avec force, dans cette dernière partie, que si, par une autre disposition de la cour de nos rois et de la capitale du royaume, la langue romane du Midi fût devenue langue française, au lieu du roman du Nord, nous y eussions gagné pour l'harmonie, la richesse, la variété, et même la clarté, par l'effet de désinences plus sonores, d'articles plus nombreux, de l'usage des affixes (m' pour me, etc., etc.), et enfin des inversions. Il y aurait peut-être à dire là dessus; mais il faut passer un peu d'enthousiasme à un national, et l'admirer dans un érudit. Une vérité qui nous paraît devoir être admise sans restriction est celle que le roman du Midi, contenant bien moins d'alliage que celui du Nord, est aussi plus riche en pures origines celtiques. Nous oserons, appuyés sur plus d'un témoignage, jeter quelque doute, malgré M. Raynouard, autorisé de Huet et de Casseneuve, sur l'opinion de l'antériorité des écrivains du roman méridional. Avant la séparation des deux idiomes, c'est à dire avant l'an 980 ou 1000, le roman étant généralement partout le même pour toute la France, il n'y a pas lieu de faire de distinctions entre l'origine des écrits, et d'ailleurs le Nord, à cette époque, nous l'avons vu, en fournit autant que le Midi; et, depuis la séparation, nous ne trouvons pas, dans l'ouvrage même de M. Raynouard, de quoi justifier son assertion, puisque le plus ancien écrit dont il l'étaie, le Poème de la nobla Leycson, est postérieur à la Chanson de Roncevaux, écrite en langue d'oil. Nous finirons par une observation qui peut-être n'est pas frivole, c'est que la langue romane du Midi présente beaucoup moins d'anciens monumens de prose que celle du Nord. C'était un symptôme fatal pour les destinées de la première. Un idiome dans lequel on n'écrit guère qu'en vers ne va pas loin et ne répond évidemment qu'à des besoins très restreints.

An 841-42. 1o. Les Sermens de Louis le Germanique et des Seigneurs français. Ecrits d'origine commune aux deux romans du Nord et du Midi (relatés ici pour mémoire).

An 880. 2o. Le Poème sur Boece. Il se trouvait en manuscrit dans la célèbre abbaye de Fleury, ou Saint-Benoît-sur-Loire, dont la bibliothèque remarquable fut, dit M. Raynouard, pillée par les réformés, sous Odet, cardinal de Châtillon, chef titulaire de cette abbaye. Une moitié de cette bibliothèque échut plus tard au célèbre P. Pétau, et l'autre à Bongars: la partie que possédait ce dernier devint la source de la collection si riche de Heidelberg; celle du P. Pétau passa dans les mains de Christine, reine de Suède, et de là au Vatican de Rome. Le manuscrit du poème de Boëce était, en 1813, à la bibliothèque d'Orléans; c'est là que notre auteur l'a vu. L'écriture, assure-t-il, en est du XIIIe siècle. Il est inutile d'ajouter que le sujet de l'ouvrage est la captivité du philosophe, dont nous avons le beau Traité de la Consolation. Ce poème est rapporté à la date de 880 environ (par conséquent antérieur à la séparation des deux romans cités ici pour mémoire).