—Afin d’y mener la vie de son dernier propriétaire? Ah! non, par exemple! Vous continuerez à gérer cette terre que vous aimez, n’est-ce pas, Hourgues? ainsi tout sera pour le mieux, et le Tonkin, le Tchad ou Tahiti sont des lieux d’exil d’où l’on revient sans peine.
—Je serai toujours votre gérant, Mathieu, puisque vous m’en priez. J’ai succédé à mon père dans cet emploi et vous remercie de m’y maintenir, mais je vous assure qu’il y a du travail, et de reste, du travail pour plus d’un, si l’on veut faire rendre à Villedon tout ce qu’il peut donner.
—Nous en recauserons,» dit Mathieu.
La dernière phrase de Hourgues l’avait surpris.
VI
A cette proposition toute simple, si particulière néanmoins, bien raisonnable, mais décevante en ce qu’elle détruisait un beau rêve d’exil, Mathieu songeait encore, le lendemain, après qu’il fut allé présenter au curé du village ses devoirs et remerciements. Le brave homme lui avait dit d’excellentes choses, de façon trop soutenue. L’ayant quitté sur la fin d’un résumé vraiment touchant des vertus de M. Jacques Mesnard et las de ce ronron louangeur, il entra dans un petit café où quelques habitués fumaient la pipe. Atmosphère moins pure mais plus chaude qu’au dehors; de temps en temps, contre le plancher, un bruit de souliers lourds: l’arrivée d’un client précédé d’une douche horizontale d’air glacé; des paroles d’accueil, sonores, bien timbrées. Tout cela, Mathieu le connaissait de longue date. Assis devant un verre de café noir, il s’occupait de lui-même, se répétant, examinant, pesant ce que Jérôme Hourgues lui disait, la veille.
Bientôt, il leva la tête: quelqu’un s’installait à côté de lui, un grand et gros homme brun, moustachu, mal rasé, dont les cheveux passés à la pommade dessinaient sur le front bas une plaque en accroche-cœur. Il retenait au coin de sa bouche grasse un mégot éteint. Son costume, fait pour attirer l’œil, se composait d’un audacieux complet marron, d’une chemise de couleur que fermait une cravate à pois et, retournée sur le dossier de la chaise, d’une très ample, très sérieuse peau de bique.
Pour commander son absinthe, il parla fort; sa voix était cuivrée, retentissante; il prétendait à beaucoup d’importance, il prenait beaucoup de place et ses larges mains poilues aux ongles sales furent d’une abjecte majesté quand il les colla sur la table, les doigts ouverts, afin que l’on vît mieux le travail barbare de deux bagues d’or.
Et puis Mathieu s’aperçut que ce personnage n’était pas seul: une toute petite femme l’accompagnait, si petite qu’elle semblait moins femme que poupée. De beaux yeux sombres, un nez lourd, des lèvres sèches, marquées de fard, des cheveux roux, très abondants, dont la frisure bouffante débordait un chapeau modeste, sans garniture; une poitrine triste, plate, ornée d’un collier d’ambre, des bras maigres, à faire pitié, des mains aux ongles vernis, à la peau travaillée, amollie et poudrée, et beaucoup de bagues à ces mains. L’ensemble donnait une image surprenante que la robe noire, étriquée, ascétique, mal portée, accentuait encore. Elle parla, en réponse à un appel du gros homme, et ce fut, auprès d’un bruit généreux de fanfare, la mélodie dépouillée d’une clarinette.
Intrigué par ce couple étrange, Mathieu, sans bouger, l’observa, écouta.