Ils se quittent.

Le paysage vaut, en effet, d’être contemplé longuement. Immobiles, sans un frisson de feuilles, les arbres se dressent, tout argentés, devant leurs ombres bleues, et le gazon prend d’étranges teintes mauves. Enfin, sur la mer, c’est une vaste scintillation de féerie, une piste éblouissante, poudrée de diamants pour quelque divine chevauchée.

Le camp, moins silencieux que d’habitude, ne dort pas encore. Des feux brillent de-ci, de-là, on entend parfois sonner des rires... Un peu de musique passe, poussive ou grêle, qui n’offre rien d’émouvant mais qui n’inquiète pas trop l’oreille.—Sans doute, Sam Harland joue-t-il de l’accordéon, sa pipe à la bouche, l’œil malin, l’air bonhomme et satisfait, puis ce sera John Plug, palefrenier de son état, acrobate à ses heures et connu par sa virtuosité sur un instrument soufflé en figure obèse de citrouille, dont il se sert à merveille au cours d’un numéro de clowneries fantasques. De ce fruit démesuré qu’il lui faut saisir à pleins bras, il tire une toute petite mélodie dessinée en fil de fer, qui monte et se tortille, anormale et falote, presque plaisante.

On chante aussi: chansons populaires, sentimentales, souvenirs du pays natal, évocations d’images lointaines... près du foyer, là-bas, une mère tricote, elle attend; penchée à sa fenêtre, une fiancée rêve; sujets de cartes postales. Aucun hymne: la fête gardera, ce soir, un ton laïque, un ton très moral aussi, car personne, bien entendu, ne boit de vin, à l’intérieur du camp, et toute joie grossière est interdite par un règlement signé James Randal, dûment affiché, qui, en paragraphes précis, loue ou réprouve, conseille ou blâme les formes diverses du plaisir. On s’y conforme; on ne s’amuse pas moins.

Mathieu reste debout devant une barrière de bois, non loin du hangar illuminé, ruche de chants et de rires. On l’aperçoit, on crie aussitôt à l’ami «français» d’entrer au plus vite; il est reçu avec des paroles bruyantes de bon accueil où le «welcome!» domine.

XII

Plus tard, Mathieu se rappela souvent cette nuit et son croissant de lune et cette longue veillée.

Une trentaine de convives sont installés autour de quelques tréteaux, devant de hautes cruches pleines de limonade. Chacun a son gobelet; certains l’accrochent à leur ceinture et, souffrant de rester immobiles, marchent de long en large, la pipe à la bouche, puis reviennent boire; certains jouent aux dominos, aux dames, d’autres au bilboquet, le plus sérieusement du monde, en comptant les coups, sauf un maladroit qui s’excuse de ses ratés par des contorsions burlesques.—Peu de femmes: miss Jones, la dactylographe du chef, trois écuyères mariées, la caissière, personne mûre dont les lunettes n’attristent pas le visage souriant et joufflu; celle-ci tricote des bas et cause avec tout le monde; qui donc l’a surnommée «Joy-for-ever», à cause de sa constante et facile gaîté? on ne l’appelle pas autrement. Sous la visière de sa casquette, une maigre, très maigre dame interprète, qui sait mal toutes les langues parlées, discourt de mille choses, sur quel ton d’assurance! enfin Rachel Boucbélère, minuscule, vêtue de noir, fripée, l’air mécontent et boudeur, fait sans trêve des patiences sur le coin d’un tréteau, manie nerveusement ses cartes crasseuses, puis son collier d’ambre, quand «ça ne vient pas», et prend, en désespoir de cause, une expression sournoise du plus haut comique pour tricher inaperçue. Boucbélère la surveille de loin, gras, sale, des bagues aux doigts.

Mathieu s’assit entre Sam Harland et Avery Leslie.

«Vous auriez dû arriver plus tôt, dit Harland, notre camarade Boucbélère vient de chanter une chanson que je n’ai pas très bien comprise, mais qui...