Copyright by Bernard Grasset, 1928
A L’AUTEUR DE « LA VIE SECRÈTE »
AU GRAND ROMANCIER, MON AMI :
ÉDOUARD ESTAUNIÉ
L’Absence et le Retour
I
Lorsque je me repris à vivre un peu, le premier objet dont la présence me fut révélée eut l’aspect d’un flacon cylindrique de sept ou huit centimètres de haut, muni d’un bouchon compte-gouttes, à l’émeri, et qui, sur son flanc, portait une étiquette rouge vif tournant au cinabre. Il m’occupa longtemps, je pense. Il représentait tout ce que les philosophes ont coutume d’appeler le monde extérieur. J’avais éprouvé déjà quelques vagues sensations de lumière, de parfums et de couleurs ; des sons avaient vibré jusqu’à mon tympan : l’écho d’une cloche, un coup de sifflet venant peut-être de la rue, le tambourin des doigts clairs de la pluie sur une vitre, le bruit sourd d’un meuble roulé, mais je ne savais placer au juste ces nouveautés dans le temps ni dans l’espace et je dois ruser, aujourd’hui, pour me les rendre intelligibles à moi-même, tant elles retournaient vite se fondre dans la nuée obscure de ce demi-sommeil qui me cloîtrait entre ses parois de velours.
Comment décrire ces choses ?
Des rayonnements, des éclairs, des bouffées, un bourdon grave et lent, un flux de la pénombre sur l’horizon noir, le reflux d’une brume striée de jaune qui montait et baissait en moi, si ce n’était au dehors.
Par quel sens les percevais-je, ces visions odorantes, ces senteurs sonores, ces musiques teintées, auxquelles la fièvre donnait un rythme ? Elles ne m’apprenaient rien, en somme, au lieu que ce petit flacon, je le vis de mes yeux, des yeux de ma face qui, jadis, admiraient les diverses splendeurs de l’univers et m’en transmettaient la joie. Toute mon attention se groupa donc autour du flacon, afin d’étendre et de compléter la vue, comme, dans le souvenir, un arbre surgi, un seul arbre à mi-côte, fait revivre avant peu la source, le chemin montant, les roches surplombantes, les chênes, les marronniers… la vallée entière.
Bientôt après, je m’aperçus que ce flacon étiqueté de cinabre tenait le milieu d’un carré blanc. Du même coup, mon évasion se confirma : il me semblait entr’ouvrir la porte de ma geôle. Le paysage s’élargissait ; j’y prenais en quelque sorte ma place, pour y jouer un rôle de spectateur.
Allongé sur le côté droit, j’admirais un beau champ de neige, bordé par des gentianes. Au centre, se dressait le flacon cylindrique, tout petit et cependant à la mesure du champ de neige, comme doit être, à celle d’une place urbaine, le monument solitaire qu’elle entoure. Les gentianes, naïves, très bleues, comme il convient, semblaient ordonnées à la façon stricte d’une platebande ou des arbres d’une avenue.