J’avais vu des gentianes en Suisse, en Savoie, en Dauphiné, non loin de tapis neigeux ; celles-ci étaient semblables et me parurent familières. Je leur souris… en tous cas, j’eus l’intention, la volonté de leur sourire.
Du temps passa : minutes ? journées ? semaines ? Comment savoir ? je n’en avais pas la moindre idée, mais je compris la qualité réelle de ce champ de neige : de la toile blanche, de la toile blanche assurément ! une nappe qui recouvrait un guéridon. Les gentianes ? des pétales de soie…
Oui, oui ! cette nappe devait être une nappe russe, brodée à son bord de fleurs bleues.
Oh ! ce fut comme si je m’échappais tout à fait, comme si j’étais libre, pour tout de bon ! Flacon, nappe brodée, guéridon, l’ensemble formait bloc, un bloc de choses vraies auquel je m’accrochai soudain, désespérément mais avec joie, en m’abîmant les ongles.
Encore du nouveau qui, cette fois, ne m’empêchait pas de souffrir… A certaines heures, je me sentais rôti sur le gril, devant un terrible feu flambant, et puis un courant froid survenu tranchait ma chair comme eût fait une lame d’acier. Ce supplice alterné me laissait un effroi sans nom, pire que l’affreuse peur de l’enfant réveillé dans l’ombre par un cauchemar qui ne veut pas se dissiper.
Parfois on m’attaquait. Des formes humaines, grossières par leur dessin et toutes blanches, se penchaient sur moi, me secouaient méchamment, m’oppressaient la poitrine, me blessaient de mille façons. Enfin, à des intervalles réguliers, on mettait mon crâne dans un grand seau plein de glace, tandis que mon corps continuait à souffrir ailleurs. Cela durait longtemps. Ma cervelle protestait, luttait contre le froid, refusait de se laisser enfoncer plus avant dans le seau de glace, jusqu’au moment où (par quel sortilège ?) ma tête, rendue à mon corps douloureux, se remettait à tiédir.
Un jour, j’aperçus avec netteté une figure, celle d’un jeune homme aux cheveux bruns, très courts, à la moustache courte aussi. Il portait un lorgnon. Jamais auparavant, je n’avais vu ce visage sérieux aux traits tirés. La bouche grave, le regard appuyé que des verres, pinçant le nez pointu, rendaient immobiles et surtout l’attention doctorale de ce regard me jetèrent à nouveau dans l’épouvante et je poussai des cris en me butant à ce visage inconnu, hostile, par conséquent, et maléficieux.
C’était pourtant là un progrès encore. Je cessai de m’occuper exclusivement du flacon bouché à l’émeri, de la nappe blanche et des gentianes, pour me rappeler un peu, très vaguement et comme un lointain souvenir, ma qualité d’homme vivant dans un monde d’hommes, puis, quelques instants plus tard, ma qualité d’homme malade.
Je venais d’être très malade…