Quel éblouissement ! De grands voiles se déchiraient devant moi ; je concevais les choses plus humainement et dans leurs rapports, quelques-unes, du moins : un petit nombre. D’autres manquaient, dont je pressentais l’importance, mais qui ne voulaient pas se laisser découvrir. Certes, je me souvins de mes derniers mois de travail excessif, des veilles continuelles, de sommeils courts peuplés de cauchemars, des interminables journées où je m’acharnais avec angoisse à finir une besogne toujours renaissante et des migraines qui m’avaient abattu jusqu’à la stupeur, puis torturé de façon à me suggérer que la folie ne cessait de me cravacher les tempes que pour m’éperonner de ses talons de fer. Je me vis même, enfourché par la folie, une folie tout en rouge qui faisait naître des blessures inscrites à mes flancs : longues traînées d’un sang aussi rouge que le manteau de celle à qui je servais de monture.

En somme, je me rappelais très bien avoir souffert, et diversement, mais une notion capitale manquait à ce souvenir. Je savais qu’elle manquait, je savais son importance et, peu à peu, une question se posa dans ma tête, s’y installa : un point d’interrogation trapu qui suivait par le haut la courbe de mon crâne, traversait en ligne droite mon front, à distance égale des deux yeux, verticalement, et prenait naissance dans ma bouche.

« Qui suis-je ? » demandait à ma place le point d’interrogation.

La réponse ne venait pas.

J’ajoutais des questions subsidiaires.

« Qui suis-je ? » signifiait sans doute « qui étais-je ? » mais ce travail excessif, de quel genre pouvait-il être ? cette besogne toujours renaissante, à quoi s’appliquait-elle ? Seule la douleur, en ses modes variés, demeurait certaine ; tout le reste me trahissait. Empereur d’un petit monde limité dont j’avais fait la découverte, je ne m’étais pas trouvé encore.

Le point d’interrogation, bien fixé dans mon crâne, bien installé, ne bronchait que par la base, par cet autre point, tout petit qu’il surmonte, point détaché qui gênait ma langue et m’agaçait les dents. J’en fus vite exaspéré. Je m’efforçai de le cracher, mais en vain.

Subitement, le supplice cessa et je me revis servant de monture à la folie, galopant, enfourché par elle, à l’allure d’un cheval emballé. J’étais en vérité une bête emballée sur le champ de neige ; cependant, avant peu, j’eus plaisir à voir saigner mes flancs, car les gouttes ne disparaissaient pas, sitôt tombées. Elles formaient des taches de plus en plus larges, d’un si beau rouge ! dont la couleur subsistait, toute fraîche, dessinant ma route. Cela me plut.

J’entraînai mon cavalier le long de l’avenue des gentianes. Ralentissant, je lui fis faire ensuite le tour du flacon solitaire et, pressant un peu, l’entraînai sur la neige qui volait en arrière sous mes coups de sabots. La folie ne me cravachait plus, je ne sentais pas son éperon. Elle m’encourageait par de petits claquements de langue, me flattait la tête, me caressait et, une seule fois, m’ayant arrêté, me donna à manger un morceau de sucre. Je pense bien qu’il n’en eut ni la forme, ni le goût… mais que donnerait-on d’autre à son cheval, au cours d’une promenade ?

En outre, je remerciais par devers moi la folie de ne point m’avoir trop poussé. J’étais une bête fourbue, claquée ; je respirais mal et ce fut avec un réel plaisir que je trouvai, en fin de course, le repos sur cette couche qui me servait de lit, sous les yeux d’un homme penché, très attentif, le nez pincé par un lorgnon.