Ce nez était pointu.
II
Sans doute, ma promenade de la veille, dans la neige, fut-elle l’occasion d’une rechute, car mes souvenirs s’arrêtent là, s’oblitèrent tout à fait. Je ne me rappelle qu’une station immobile, au fond de l’ombre la plus dense, sans nulle aventure, sans figure penchée sur moi, sans paysage visible et surtout sans couleurs. La nuit, une nuit bien close, bien calfeutrée…
C’est une rechute, assurément, et fort sérieuse, mais où l’instant vécu, l’instant souffert ne comptent pas tout seuls. Je ne sais pourquoi les événements qui suivent mon internement dans cette geôle privée de lumière ne se bousculent pas comme ils avaient l’habitude de faire auparavant. Ils se succèdent de façon plus normale et certains se placent même dans le passé, prenant figure de souvenirs, au lieu qu’il y a peu de temps, (hier ? ce matin ?) le présent seul me décrivait ma vie entière, un présent encombré, chargé de retouches, de ratures, de notes, de reprises, où le flacon monumental, le nez au lorgnon, les gentianes, le cheval emballé, les traces de sang sur la neige, se trouvaient sur le même plan, se pénétraient, sans que j’eusse la moindre envie de débrouiller tout cela, ni la notion qu’il pût en être autrement.
Voici que, pour la première fois, je puis distinguer aujourd’hui d’hier. A vrai dire, demain me paraît encore chargé de suppositions fort obscures en lesquelles j’ai peur de m’aventurer, mais demain ne m’occupe guère. Je me repose dans le temps présent, sur quelques heures d’un passé immédiat où je souffrais moins, me semble-t-il… L’espoir de ne plus souffrir du tout est absurde. Je l’écarte aussitôt, pour comparer le mauvais et le pire.
Apprenez donc que je viens, en ouvrant les yeux, de voir un grand paysage ou, plus exactement, quatre paysages mal conjugués mais d’un ensemble harmonieux. Je les reconnais, je les considère avec plaisir, je m’y promène en quelque sorte. Ils sont d’ailleurs séparés les uns des autres comme le seraient les aspects des quatre points cardinaux regardés par quatre fenêtres étroites et hautes. Je ne fais aucun mouvement du corps pour les voir, je ne bouge même pas la tête ; il me suffit de pencher mon regard vers la droite ou la gauche et de bien me souvenir. En quelques instants, je m’y retrouve. Maintenant, je sais en quel lieu du monde je me place.
Combien d’heures me suis-je assis au bord de ce fleuve jaune aux lourdes eaux ! Des verdures basses descendent jusqu’à la rive envasée, mais au delà, on n’aperçoit que cette liquide étendue que rien ne vient interrompre jusqu’à l’horizon. Tout à droite, une jonque apporte sa note pittoresque. N’est-elle pas, cependant, d’un dessin trop précis ? Les eaux bourbeuses, le ciel bas, de couleur beige, sont bien placés aux plans qui leur conviennent, mais la jonque me paraît avancer un peu plus qu’il ne faut, à cause peut-être des détails de sa voilure et des cordages…
Passons…
Ce bosquet de bambous est tout près de moi. Ah ! j’entends la brise dans ses feuilles qui, vers le haut, semblent divisées. A la base, on devine le bec d’un canard sauvage réfugié dans l’herbe et d’autres taches, plus petites, se placent adroitement, avec assez de goût, en somme, pour amuser le regard : une libellule s’agrippe à l’extrême bout d’une branche, un papillon volant, de couleur crème, piqueté d’orange, tend ses pattes pour se poser, et la gerbe de fleurs d’un arbuste voisin, aux corolles violet sombre, se détache de façon heureuse contre le vert pâle du bambou…