Pour le moment, je vais travailler à mon pensum quotidien. Ce matin, on a parlé près de mon lit ; j’ai retenu la phrase prononcée ; maintenant, il s’agit de l’inscrire sur une longue banderole de couleur attrayante, que je livrerai au vent. Parfois, les derniers mots disparaîtront dans un pli de l’étoffe, mais je saurai compléter ce qui manque ; parfois, tout sera visible.
On a dit :
« Au sujet de sa femme, il faudra être prudent. »
Je cite, naturellement, de mémoire. Laissez-moi peindre les neuf paroles, sur fond vert clair. Le travail sera vite fait.
La banderole s’est remise à flotter au vent, mais je ne veux pas lire l’inscription. Le vent ne tombe pas, elle restera donc visible, quelque temps. D’ailleurs, à la première occasion propice, je tâcherai de porter mon attention à tout autre chose, car la banderole m’inquiéterait par le mystère qu’elle implique. On n’affirme pas ainsi sans donner de raison : ce serait me traiter comme un enfant à qui ses parents interdisent, par prudence, les chocolats à la crème dont, à l’occasion, il se régale si volontiers.
Rencontre singulière : l’occasion propice que je réclamais pour dériver mon esprit, pour me distraire, en somme, se présente toute seule.
Où suis-je, au juste, à l’instant présent ? je ne le sais pas encore ; peut-être, dans une maison de repos, une clinique, un hôpital privé. Cette personne qui vient de passer au pied de mon lit, grasse, entre deux âges, la chevelure maintenue par un diadème triangulaire en toile, semble coiffée à la façon des infirmières, mais plus qu’elle, c’est la fenêtre qui m’intéresse et me propose l’occasion.
Vous ai-je dit que l’homme au lorgnon m’a relevé la tête en haussant de ses mains mon oreiller sur un autre ? Cela se fit hier soir. Reposer à plat devient vite insupportable et le paravent chinois, (pourquoi mon œuvre se trouve-t-elle ici ?… question à classer), étant toujours replié contre le mur, afin de m’interdire les voyages à bon marché en Extrême-Orient, mon champ d’horizon est augmenté vers le fond, dans cette pièce étroite et longue.
La chambre où je souffre doit être au troisième étage, sinon plus haut. Je n’aperçois rien de la rue, néanmoins je vois la maison d’en face et un appartement à mon plan. Les vitres ont des stores, mais, de temps à autre, si la lumière est allumée, là-bas, avant qu’on ne ferme les persiennes, de vagues formes m’apparaissent, des formes humaines qui se déplacent.
Allons ! voilà qui est décidé : je vais m’intéresser à ces êtres, je me mêlerai à leur vie et si je ne puis les distinguer suffisamment, je suppléerai en inventant. Surtout n’essayez pas de me défendre les quelques plaisirs innocents que je tente de m’octroyer. Ne collez pas sur les vitres du papier noir !