Un silence s’interposa où j’attendais que ses lèvres me dissent autre chose.

« Car je vous aime aussi, Monsieur Duroy ; j’aime en vous l’homme et l’artiste… Michel, je vous aime d’un très tendre amour. »

Nous retournâmes à la villa ; nos mains jointes tremblaient et nos lèvres, bientôt, se connurent.


L’après-midi de ce même jour, comme un vent d’est assez oppressant se levait, déconseillant la promenade habituelle, Cernaux voulut causer avec moi, seul à seul.

« Parlons franc, Duroy. Je me doute, depuis assez longtemps, que vous êtes épris de Madeleine. Cette union ne me désobligerait en rien. Vous m’êtes très sympathique, mon ami, et je sais, d’autre part, que les fatigues de la guerre passeront avec quelque repos. Avant peu, je reverrai le jeune homme vigoureux et fin, au regard direct, à la poigne solide, que j’ai connu. Votre regard, vous l’avez toujours, mais ça n’empêche que vous semblez fort démoli. Nous y mettrons bon ordre. La question santé devant être liquidée à bref délai, je ne puis vous cacher qu’il me plaira beaucoup de vous appeler mon beau-frère. Le projet convient tout à fait à maman et puisque vous tenez à lui demander, ce soir même, la main de sa fille, (encore une indiscrétion de Madeleine !) il se peut qu’elle vous l’accorde… Il se peut, car les femmes changent parfois d’avis… Débrouillez-vous !

« Quant à Madeleine… quant à Madeleine… la question se présente tout autrement…

« Ne pâlissez pas ! n’ayez pas l’air agité ! Sacrebleu ! on a meilleure tenue, dans la banque ! Une mauvaise note à votre passif, mon cher Duroy !… Quant à Madeleine, disais-je, cette folle prétend qu’elle vous aime. Je le savais aussi. Néanmoins, elle a pris l’inutile soin de me l’affirmer avec une malséante violence. Nous avons même commencé, avant-hier, à ce sujet, une petite discussion qui tournait à l’aigre, dès le début. Cette jeune personne me devrait, pourtant, un peu de respect : elle est de quinze ans ma cadette !

« Je comptais, en rentrant à Paris, vous proposer une assez belle situation dans la banque, mais qui vous obligerait à passer un an, tout seul, en Chine, en Indo-Chine et au Japon, afin de visiter de près nos succursales, de m’en rapporter des nouvelles précises, de vive voix et par un rapport détaillé… Après quoi vous auriez eu le loisir de vous marier, si, cher Monsieur, vos intentions étaient… stabilisées.

« Fureur de Madeleine qui répond tout net, tout cru, avec une autorité que je ne lui connaissais pas. (Comme on se leurre !) Elle doit la réserver pour les grandes occasions. Donc, Madeleine, ma sœur, toujours très obéissante à mes moindres suggestions, m’affirme que ces projets sont absurdes, que je ne vaux pas la corde pour me pendre, que je désire son malheur, que votre temps de guerre, par suite des méfaits de la tondeuse, a déjà changé l’onde (vous entendez ?) de votre chevelure, enfin que la solution la plus simple est de vous épouser ici-même, à Hyères, dans cette petite église qu’elle aime tant. Un voyage en Extrême-Orient serait un magnifique voyage de noces, suivi d’un idéal séjour… et ma sœur, au cas où je me permettrais une opinion différente, s’est remise à dire des bêtises, un peu plus fortes, cette fois, et que je n’ose répéter.