Pour effacer les moindres traces de mon aventure nocturne, voyons un peu ce que fait Jérôme…
Il n’est pas chez lui ; les fenêtres sont encore toutes ouvertes. Je crois que l’on remet en place les tapis mobiles et les meubles aussi. Le jour est assez clair… Si j’allais faire un petit tour dans cette pièce ? Jérôme avait bon goût ; d’un peu plus près, je pourrais juger de son installation et me plaire à cette visite, à moins que Madame n’adore le Louis-Philippe, les soies capitonnées, les poufs et que l’esthétique de Jérôme ne s’y accoutume.
Pour dire le vrai, j’ai gardé de l’affection pour Jérôme, si fort que m’ait peiné son éloignement, et, s’il ouvrait la porte, en ce moment, si son gros et grand corps venait encombrer ma chambre, peut-être ressentirais-je un certain plaisir, car on s’expliquerait… Je lui dirais ma façon de penser, il me dirait la sienne, ouvertement, brutalement, et l’on n’en parlerait plus.
Les bonnes ont débarrassé un piano de petits objets que je ne distingue pas bien. Il s’agit maintenant d’y poser une étoffe que l’on déplie avec soin, que l’on inspecte de près, comme pour y découvrir des traces de mites ou des brûlures de cendre : ces fumeurs de cigarettes sont des gens odieux ! Le vieux fumeur que j’étais en sait quelque chose…
Pour continuer leur examen minutieux de l’étoffe, les deux femmes s’approchent de la fenêtre. Tiens ! c’est un châle de Manille… quel beau châle ! Vert, d’un vert acide, avec, au centre, une guirlande blanche faite de roses, je pense. On dirait le châle que nous avons rapporté de Chine : une pièce ancienne en parfait état. Même là-bas, les amateurs les plus raffinés l’admiraient beaucoup pour sa rareté, ses broderies, sa couleur et surtout sa frange, une frange très longue, très souple, tombant bien et qui permettait d’admirables arrangements décoratifs. Ce châle vert ravissait Madeleine.
Ah ! que j’aimerais le voir de tout près… celui d’en face ! Il ressemble tant au nôtre ! Madeleine aussi voulait le mettre sur le piano… Décidément, Jérôme a eu de la chance.
Les deux bonnes sont des femmes méchantes : encore des ennemies ! Depuis que le châle a retrouvé sa vraie place et que les petits objets ont été placés comme avant…
Non ce ne sont pas les bonnes qui ont disposé ces objets, mais une personne qui vient d’entrer et a fait fermer les fenêtres.
Depuis lors le châle a disparu : demain matin, si l’on ouvre, il ne sera qu’une vague tache verte au fond de la pièce, même quand les lumières seront allumées.