Je me suis souvent aperçu de l’hostilité d’un visage, néanmoins, je ne m’en souciais guère. J’étais un gars costaud, agile et musclé (quelques succès remportés jadis au foot-ball, à l’escrime, en feraient foi). Je passais donc, sans daigner hausser les épaules, au lieu qu’aujourd’hui, ces gens qui m’en veulent m’attaquent dans mon lit. Ils ont la partie belle, puisque j’y demeure immobile, dans ce lit que mon poids a durci de façon désagréable.
XV
Aujourd’hui, je ne m’occuperai pas de la petite coalition qui s’est formée pour me rendre la vie plus cruelle et qui veut ma perte… ou ma folie. Depuis quelque temps, j’ai retrouvé le contrôle normal de ma volonté ; j’en profiterai donc pour garder le calme, malgré mon cauchemar de la nuit dernière.
Oui, la nuit dernière, un cauchemar m’a rendu visite, pas très horrible, en somme, supportable et de qualité assez ordinaire. Des camarades m’en contèrent du même genre, et plus d’une fois.
Je me promenais dans un grand hôtel moderne, un palace tout neuf, tout blanc, et me trouvais à son dernier étage, accompagné de Madeleine. Tout à coup, il me prit l’envie de descendre au rez-de-chaussée par le « lift ». (Nous avions, je crois, donné rendez-vous à une amie dans le salon de thé.) Je ne sais par quelle maladresse, j’entrai dans la cage de l’ascenseur, sa porte étant restée ouverte, et je tombai… je tombai… comme si c’était pour toujours. Madeleine n’avait rien vu et me cherchait dans les longs corridors blancs de l’hôtel. Moi, pendant ce temps, je tombais et l’apercevais, parfois, me cherchant encore. Enfin, je me trouvai assis, tout en bas, bien installé sur les coussins de la cabine.
La chute, c’est évident, ne fut pas agréable, mais la partie la plus pénible du cauchemar n’avait pas commencé, car il me fallut, ensuite, joindre Madeleine, qui errait de ci de là, pauvre chérie ! et s’impatientait de mon absence. Je mobilisai les domestiques, je l’appelai d’abord inutilement et la découvris, après combien d’heures ? dans sa chambre, se poudrant le bout du nez et s’imaginant que j’étais allé refaire ma provision de cigarettes !
« Et cette pauvre dame, dit-elle, qui nous attend pour prendre le thé ! »
Puis, avec un sourire :
« Suis-je à ton goût, Michel, dans cette robe ? »
Simple cauchemar, mais je me souviens d’en avoir eu plusieurs, au cours de cette semaine, où je dégringolais d’un toit en y posant des tuiles, ces jolies tuiles roses et moussues, si communes en Provence…