Douces heures que nous passâmes à Paris, Madeleine et moi, à la recherche d’un appartement, pour notre retour de Chine ! Un troisième étage, rue de la Baume, nous tentait beaucoup. Nous étions mariés depuis quinze jours et campions à l’hôtel. J’emmenai ma femme visiter mes chambres de garçon. Elle pourrait ainsi me dire ce qu’il lui plairait de conserver de mon pauvre mobilier… Rien, surtout, qui rappelât tante Valérie !
« Ce dessin anglais au joli cadre, me dit-elle en sortant, les quelques objets qui te sont chers, ta table de travail, fort jolie, quoi que tu en dises, et le fauteuil jaune et rouge, une trouvaille ! Rien d’autre : tu as été trop malheureux dans ce logis sinistre pour que j’étende mon choix… Quant au précieux Isidore dont la santé, vient de me dire Angèle, est bien chancelante, je ne puis me décider à l’aimer, fût-ce comme le témoin de ta jeunesse. Qu’il crève ! D’ailleurs, il semble s’y résoudre. Ne m’en veuille pas, Michel : je deviendrais folle, rien qu’à l’entendre et, une fois embarqués à Marseille, son jacassement nous poursuivrait et gâterait le chant des sirènes qui, sans faute, devra nous ravir. »
La première fois qu’elle l’aperçut, le fauteuil plut à Madeleine. N’est-ce donc pas le même fauteuil, si absurde que paraisse l’hypothèse ?…
On s’occupa, quelques jours plus tard, de cet appartement, rue de la Baume, qui agréait à Madeleine et nous fut loué, mais je jurerais que le fauteuil trouva sa place dans une chambre de débarras, en attendant notre installation.
Je ferme les yeux et tâche de voir le panneau de gauche, à l’angle duquel je voudrais planter un arbre aux larges feuilles étalées, d’un vert sombre, mais le ciel se raye tout soudain de jaune et de vert et l’une des branches de l’arbre, une branche en bois ancien, reste nue, se courbe et prend l’apparence d’un bras de fauteuil.
Cela est affreux ! On me gâte le paysage. Mon roi Gaspard veut s’asseoir ! Mon roi Gaspard veut s’asseoir dans le fauteuil de Jérôme qui fut le mien.
Mon panneau sera ridicule !
Ce n’est pas l’homme au nez pointu qui peut me jouer d’aussi vilains tours : si méchant qu’il paraisse. Il en est bien incapable ! Il m’a mystifié, je l’accorde, mais là s’arrête son talent. D’autres ennemis, plus experts, savent entrer dans ma tête… seulement, je ne les connais pas.