XIV
Je viens d’ouvrir les yeux… Que se passe-t-il ?
Je me réveille tout à fait…
Les persiennes, les fenêtres de Jérôme sont ouvertes. Je découvre de mon lit une large bande de son appartement, quelques meubles couverts de housses, d’autres nus. De temps en temps, deux femmes en tablier passent tenant un balai, un plumeau, un torchon, époussetant, balayant, essuyant, avec grand zèle, me semble-t-il, un zèle méritoire.
On dirait que l’on achève un sérieux nettoyage matinal. Comment n’ai-je pas entendu, plus tôt (il est à peine neuf heures) battre ces petits tapis qui restent pliés sur la balustrade du balcon ? L’une des deux femmes vient d’enlever encore la housse d’un fauteuil qu’elle a roulé devant la fenêtre. Il est rayé de jaune et de rouge… Ce jaune, ce rouge… où donc ai-je vu une étoffe, un fauteuil tout pareils ?
Faisons une inspection de ma mémoire. D’abord, je m’y retrouve moi-même, errant dans des rues de l’autre côté de l’eau, sans but précis, mais avec l’espoir de dénicher peut-être quelque gravure pas trop chère qui serait d’un plaisant effet, pendue au mur de ma chambre, ma chambre à moi, dans l’ancien domaine de tante Valérie. Aucune gravure ne se présente, mais j’aperçois un fauteuil rayé de rouge et de jaune (c’est bien le même !) N’aurais-je pas besoin d’un fauteuil convenable, voire élégant, pour recevoir, non plus les reliefs des repas d’Isidore, puisqu’il est relégué à la cuisine, mais certains peintres amis et peut-être de renom, venus afin de jeter un coup d’œil sur mes eaux-fortes, sur mes toiles ?
J’entre dans la boutique, j’interroge le marchand : ce meuble est d’un prix raisonnable. Aussitôt, je renonce à la gravure (désirais-je vraiment en trouver une ?) et me décide, non sans fastueuse vanité, pour le fauteuil.
Il m’appartint, il fut chez moi ; je n’ai pu le donner à Jérôme que je ne connaissais pas, à cette époque. Comment expliquer qu’il se trouve, aujourd’hui, dans son appartement ? Par hasard ?… non, c’est trop improbable. Les meubles auraient-ils des sosies que seul un petit détail distinguerait ?… N’insistons pas : ce fauteuil ressemble au mien ; voilà tout le mystère.
Si je m’obstine pourtant à penser à lui, c’est qu’il réveille un autre souvenir.