Voici que j’ai besoin de vous.
Expliquez ! expliquez, vous dis-je ! ne restez pas debout, les bras ballants et la figure fermée, comme celle de mes pires ennemis !
Qu’a-t-il fait de Madeleine ?
Le petit imbécile au nez pointu vous sert de façon utile, je pense. Sans doute le payez-vous bien. Je le vois supprimant mon courrier, car Madeleine pourrait m’écrire, si sa mère est très malade, là-bas. C’est lui, c’est vous, je le sais, qui me faites si mal au dos, si mal à la nuque, si mal aux jambes… Bagatelles ! mais il se peut aussi qu’il ouvre les lettres de ma femme, qu’il les lise, qu’il se plaise à les lire, qu’il s’en délecte !…
Oh ! martyrisez-moi physiquement à votre gré ; je le préfère : le martyre est presque doux, au lieu que ça !…
Non, je ne connais pas la raison qui empêche Madeleine d’habiter chez elle et de venir me voir, ou bien me serais-je trompé. Il suffisait d’un peu réfléchir. Je n’ai pas su. La vraie raison, la voici, celle qui a empêché ma femme d’habiter chez nous et de venir me voir.
Notre appartement est plein d’objets, de souvenirs rapportés d’extrême-orient. Aucune pièce importante, sauf une kouanine d’un fort beau style. Or sachez que les bibelots même gardent leur caractère, leur accent. Je vous ai dit que les dragons, les chimères, les monstres qui parfois animent l’art chinois, mais dont la signification réelle, l’apparence vraie, nous échappa, en quelque sorte, lorsque nous parcourions la campagne et visitions les temples, se révélèrent à moi depuis lors.
Il est sans doute arrivé à Madeleine une toute pareille aventure. La maladie m’a donné des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, jusqu’au fond du souvenir. Madeleine, au milieu de cet entourage d’objets hantés, a dû se transformer de façon semblable.
La voyez-vous, ma pauvre chérie, livrée aux bêtes d’une ménagerie exotique et, un soir qu’elle se reposait sur sa chaise-longue, un journal ou quelque livre entre les mains, distraite, tout à coup, par un bruit dans la cheminée ?