La grille est soulevée par une griffe habile ; un soupir rauque se fait entendre et la tête du dragon paraît, cornue, baveuse, ornée d’escarboucles. Il entre dans le salon en livrant passage à des oiseaux étranges, à de petits lézards tortillards qui parfois perdent leur queue. Les oiseaux ont bien grotesque tournure, avec leur bec de ton cinabre, leurs pattes grêles, leur plumage de cendre, mais voici d’épais crapauds pustuleux, glaireux, qui vont pondre des œufs glauques dans une coupe de jade posée sur un guéridon, tout près de Madeleine. Et la ménagerie a l’air de se hâter ; elle ne garde pas le silence, loin de là. Les soupirs du dragon se multiplient ; il y a des gloussements, des sifflets minces, des piaulements, des grognements, l’aboi d’un chien minuscule devant lequel est posé un manchon de dame, je le crois en zibeline… Un canard sauvage bat furieusement des ailes sous le piano et la volée des papillons hiératiques, surchargés de poudre décorative, ne laisse pas de gêner Madeleine et l’empêche d’y voir clair.
Elle est attaquée, mon cher amour, par cela même qu’en Chine nous n’avions pas aperçu. Les bêtes chinoises se vengent et semblent y prendre plaisir.
Madeleine s’inquiète, Madeleine a tout à fait peur, Madeleine s’épouvante, car la grande kouanine de bois vient, par un geste magique, de lui jeter des sorts… (lesquels ?) La déesse lui parle aussi, exigeant d’être libérée de son bois, en usant d’un langage inconnu dont le sens exact n’échappe pourtant point à Madeleine.
Que peut faire ma femme ? Ce ne sont pas des rêveries de malade : elle jouit, grâce à Dieu, d’une santé robuste, mais se trouver, soudain, logée dans une maison hantée, et de quelle façon ! cela dépasse peut-être ses forces. Quel parti prendre ? Parlez sincèrement : donnez votre avis… Fuir, sans aucun doute, n’est-ce pas ? fuir vers le midi où sa mère l’attend ?
Elle se lève de sa chaise-longue, évite de son mieux les reptiles qui la pourchassent, ferme la porte à clef, boucle une valise dans sa chambre libre encore d’esprits bestiaux, gloutons et lubriques… (ne voulaient-ils pas la frôler, la toucher, la caresser, baver sur ses mains ?…)
Ah ! c’est abominable !
Elle téléphone à la gare pour retenir une couchette, fait appeler un taxi, met son manteau de voyage…
Je la vois sur le trottoir, devant notre porte… Oui, c’est bien le 12 de la rue de la Baume qu’elle délaisse avec une si fiévreuse hâte : j’ai regardé le numéro.
« A la gare de Lyon ! en vitesse ! j’ai peur de manquer le train. »
La voilà sauvée !…