Le roi nègre doit marcher encore longtemps pour atteindre la Crèche. Il est au second plan, mais on le distingue nettement, suivi de nombreux serviteurs, très déférants, qui se tiennent à bonne distance. Ils sont tous vêtus de blanc : j’avais besoin de ces touches claires. Quant aux plantes grasses, trop rapidement dessinées, il me faudra découvrir, dans un jardin botanique, ce curieux arbuste et l’étudier de près.
Madeleine m’écoute, tandis que je lui explique, devant un mur, le paysage que je garde achevé dans ma tête, du moins je me l’imagine, mais dont je livre à qui de droit divers croquis… Où se trouvent-ils ?… Elle me comprend, elle me fait déjà des objections. Les termes employés ne sont pas toujours justes, elle s’exprime à la manière d’un musicien qui parlerait de peinture, mais, en prêtant attention, en tâchant de comprendre sa pensée, j’obtiens d’elle des indications précieuses, si je me donne la peine de les traduire.
Peut-être, en effet, la suite de Gaspard est-elle trop groupée devant les hautes plantes grasses que le roi Mage a dépassées. Je voudrais me rendre compte de l’effet produit par une dispersion des touches claires. Les plantes, si singulières, d’un dessin si baroque, à nos yeux d’occidentaux, seraient mises en valeur, et je puis me permettre, n’est-ce pas ? un peu de pittoresque dans le panneau représentant un Mage à la peau sombre, accompagné d’une escorte de même race que lui.
Je n’avais pas encore remarqué que mon Gaspard boitait d’une jambe… Mauvais dessin ? Il me semble pourtant que non ! Et les nègres de la suite boitent aussi !…
Non, non, je me trompais : ces pauvres gens sont simplement très las : ils n’en peuvent plus, à cette heure. Malgré l’aurore qui change déjà la couleur du ciel, leurs yeux se ferment, ils poussent de profonds soupirs, ils trébuchent. La Crèche est trop loin !… Demain, ils repartiront, mais c’est aujourd’hui qu’ils eussent désiré marcher encore, devancer l’étoile, au besoin, et atteindre le but de leur rêve.
Maintenant, ils gisent sur le terrain pierreux, couchés au hasard. Ils dorment.
J’ai bien sommeil aussi !…
L’imbécile disait vrai : la nuit fut bonne et sans rêves. Il est revenu, ce matin, la bouche en cœur.
« Salut, cher Monsieur ! Vous avez dû dormir paisiblement. Pas la moindre température ; votre visage est tout reposé ; la garde en est ravie. Encore un progrès et bientôt…
— Merci. »