Attention ! la fenêtre, là-bas, vient de s’ouvrir : sans doute, une cliente qui veut se rafraîchir un peu. Jérôme doit surchauffer la pièce qui lui sert de salon d’attente. La personne sort. Serait-ce Lucie que je n’ai jamais vue de si près ? Non : Lucie paraissait un peu plus grasse. Celle-ci a mis tout autour de son visage un voile dont le violet semble assez beau. Elle le tient sous son menton, à cause de ce vent maudit. Quelqu’un a refermé la fenêtre derrière elle. Pourquoi ? Elle s’appuie à la balustrade, regarde… Elle attend peut-être une voiture ou bien avait-elle simplement trop chaud, comme je le supposais d’abord. Elle fait quelques pas, puis s’accoude de nouveau…
Une jolie ligne, cette femme, une jolie ligne, vraiment. Cela doit avoir du galbe, de l’élégance, du chic. Notez d’ailleurs que ces qualités sont tout imaginaires. Comment voulez-vous distinguer, malgré le temps clair, la tournure, même séduisante, d’une femme, de l’un à l’autre côté d’une rue ?
Oh ! ce vent !
« Chère Madame ! vous êtes de la dernière imprudence ! Mettez-vous donc à l’abri tout de suite ! Rentrez chez l’illustre chirurgien. Il manque à tous ses devoirs ! Laisser une jeune femme qui daigne lui rendre visite exposée à de si fortes intempéries ! »
Et, changeant d’interlocuteur, je m’adresse à Jérôme lui-même :
« Allons, Jérôme ! tu n’y penses pas ! Elle va prendre froid. Fais-la rentrer, espèce d’animal ! et plus vite que ça ! »
Tout bien réfléchi, je lui ai parlé comme s’il se trouvait à deux pas. Oui, j’avoue avoir gardé beaucoup d’amitié pour ce gros garçon oublieux, dont la conduite est difficile à définir, mais qui me l’expliquerait en quelques mots et détient des excuses qu’il n’ose pas me fournir.
Cette fois, les fenêtres ont bien craqué. Oh ! quelle tempête ! La pauvre femme n’en demeure pas moins accoudée. Elle a du mérite.
Être allongé dans un lit, lorsque je voudrais tant savoir la teinte de ses yeux, le ton exact de sa robe, de son voile, la couleur de ses bottines et le nom de sa couturière ! Il y a des gens qui n’ont pas de chance !
C’est de pire en pire ! Voici qu’en tentant de faire encore quelques pas, la jeune femme, attaquée par le vent, rabat brusquement ses jupes des deux mains. Elle a dû pousser un cri et, au même moment, son voile se défait. Ses cheveux sans chapeau s’ébouriffent. Elle se jette vers la fenêtre, frappe aux vitres elle se retourne pour saisir le bout du voile, elle se penche à la balustrade, mais la gaze violette s’envole dans la rue, elle se retourne encore, elle va rentrer…