L’art ne m’a jamais trompé ni trahi, même aux pires jours. Il m’advint de douter de lui, quand il semblait se refuser, quand je restais devant ma toile toute prête, comme un crétin des Pyrénées devant un hiéroglyphe, comme un charcutier de village à qui le bâton servant à décrocher les saucisses est plus utile que la palette et le pinceau dont il n’a que faire, comme moi-même, hélas ! entre les mains de qui l’on mettrait un saxophone pour exprimer l’émouvante beauté des hanches de mon modèle. Cette stupeur durait quelque temps ; je tâchais de m’en distraire par un essai de dessin à la mine de plomb, à la sanguine… Le panier à papier ne tardait pas à se remplir d’esquisses déchirées que l’on eût dites l’œuvre d’un enfant hydrocéphale.

« Je ne suis qu’un barbouilleur ! pensais-je, un gâcheur imbécile ! Que l’on m’offre de ripoliner à neuf en orange, le vieux bois de la kouanine chinoise de mon salon ! Que l’on me charge de peindre les murs d’une étable avec la bouse répandue. Voilà qui est de mon ressort ! »

Je me désolais de ces crises, car il n’est pas indifférent de s’apercevoir que l’on n’est qu’un raté.


Un matin de beau soleil, à Hyères, au jardin, je prenais la vie au tragique, me sentant la tête vide et les yeux brumeux. Le vent d’est agitait les oliviers dans le feuillage desquels couraient de souples ondes d’argent… Rendre cela !… La main lourde, abruti par la touffeur de l’air, je n’arrivais à rien et la variation du baromètre n’était pas en cause, puisque ce supplice durait depuis quinze jours. Or, soudain, la nymphe du jardin vint à moi.

La Provence est toute peuplée de nymphes, pour qui sait les voir. Celle-ci avait posé le long de son corps une grande branche de glycine abondamment fleurie.

« La lumière est bonne, me dit la nymphe inattendue ; je t’offre cette glycine à peindre, avec moi qui la tiendrai. »

L’art me revenait, me consolait, me rendait l’usage de mes mains, de mes yeux. Je me repris à peindre, et la nymphe sourit avant de disparaître.

Restons-en là, je vous prie ! Restons-en là !

Eh non ! Ce que je viens de dire est tout à fait imaginaire : une gentille histoire, sans plus, et je suppose que la toile demeura blanche. Assurément, il m’arrive de rêver des sottises ! Revenons à la vie réelle, celle qu’il est si bon de vivre.