Vous dites que j’exagère, que je me plais à rêver le pire ? Donnez-vous donc la peine de la regarder ! Ce geste n’est pas un geste de Madeleine, c’est celui d’une garce, de la fille de bas étage que Madeleine, ma femme, est devenue.
Peut-être imaginez-vous que j’aspire à la réclame que me feront les journaux :
« Michel Duroy tue sa femme, Madeleine Duroy, dans un lieu de plaisir que la police surveillait. »
Ah ! mes pauvres amis ! (s’il m’en reste !) vous êtes loin de compte ! Certes j’abattrai Jérôme, cela importe peu ! mais je reprendrai Madeleine, je la modèlerai de mes doigts, j’effacerai la bave des baisers de l’autre, je tuerai, une seconde fois, l’amant qui l’a salie ; je le tuerai en elle, et Madeleine, mon ancien amour, me reviendra purifiée, après sa longue absence.
Amis qui me restez, amis qui vous cachez, amis que j’ignore ou que j’imagine, pensez-vous que je déraisonne ? C’est alors, amis indifférents, que vous ne savez pas aimer.
XXI
J’étais résolu à me laisser soigner. L’homme au nez pointu en profite pour me faire, chaque matin, une piqûre qui doit, à son avis, me rendre des forces. Il me parle, tâche d’entrer en conversation, mais ne parvient qu’à parler tout seul.
J’entends bien, j’écoute et, malgré ma faiblesse très réelle, je vous assure, (il me semble être un chiffon mouillé,) j’arrive à garder le plus obstiné silence et me moque intérieurement de ce très savant docteur en médecine qui perdrait moins son temps s’il causait avec une pendule ; au lieu que je dis « bonjour, merci, le temps s’améliore, quelles nouvelles donnent les journaux ? » à la grosse infirmière dont il convient de me louer, jusqu’à nouvel ordre.
Mes rapports avec le médecin m’amusent, je l’avoue ! il me faut quelques petites distractions de ce genre, succinctes, il est vrai : ça fait passer le temps, et je ne saurais constamment réfléchir : ça fatigue. D’ailleurs, je pense moins à Madeleine, j’écarte son image. Parfois, elle force la porte et reparaît. Ce sont là des visites dont je me passerais volontiers et, pour qu’elle ne traîne pas, je lui fais tout simplement les cornes. Le moyen a réussi : il me fut enseigné par une servante italienne, lorsque j’étais enfant.
A un autre point de vue, je me suis manqué de parole. Mon premier devoir, puisque je veux guérir, ne serait-il pas de me soigner moi-même ? Or j’avais découvert un sûr moyen de fuir les visions qui m’ensorcellent. Pourquoi ne plus l’employer ? De colère, de honte ou de douleur, ces visions me rendent fou… Je les abandonne pour retourner à mon art.