« Danser avec des femmes louées pour avoir l’air de se divertir, le pourrais-tu, Michel ?

« De la place ! il me faut de la place pour danser et tu m’as dit que je dansais bien ! Notre salon en Provence, où l’on ouvre les fenêtres, au printemps, où l’on ne sent pas le tabac, mais les fleurs du jardin qui nous livrent leurs parfums, où l’on entend le souffle des brises, la voix du vent, le beau bruit de la mer, où la décoration n’est pas faite par de mauvais peintres, mais par des corolles encore tout épanouies, des branches de laurier et d’olivier !… Là, j’aimais danser jusqu’à l’aube. Les danseuses ni les cavaliers ne manquaient : Toulon n’était pas loin, et ceux-ci ne paraissaient pas s’exhiber, et celles-là ne bourraient pas leurs réticules avec des billets gagnés à la sueur de leur corps ! »

Voilà ce que disait Madeleine.

Jérôme écoutait et souriait de plaisir.

Comment s’y est-il pris pour gâter à ce point son caractère ? Il ne manque pas de savoir faire, mais la tâche était dure ! Il a donc habitué sa maîtresse aux sorties fréquentes, aux boissons des bars, à la basse noce. Il se garderait bien de danser lui-même, ayant peur de se rendre ridicule. Vous le voyez, n’est-ce pas ? de taille plus que normale (1 m. 87) large des épaules, épais et tenant dans ses bras cette femme mince, racée, une nymphe des temps modernes ?

Plus tard, Montmartre ne les a plus satisfaits : Madeleine mordait à l’appât. Il lui a fallu des bouges. On en trouvait, jadis ; on en trouve encore, facilement, où le semblant de joie s’avilit, où les femmes n’ont plus nom de femmes, avec leur fard d’un vilain rouge, leur peau graisseuse, leurs mains prenantes. Jérôme l’accoutume à ce nouveau plaisir et Madeleine oublie le parfum de ses violettes, la poudre d’or de ses mimosas, la chanson du flot qu’un grincement de phonographe étoufferait et l’haleine méditerranéenne que viendrait gâter ce gros cigare, mal tenu par une bouche grasse et lippue.

Je l’ai vu, ce spectacle de sa déchéance, je le vois, je l’ai casé dans ma mémoire. Madeleine ne rit plus ; elle rigole et Jérôme prend un air de brute, de mastodonte (on l’appelait ainsi), de mastodonte en goguette !…

Mais à quoi mènerait une rage chaude sans effet ? Je mets la mienne en glacière, dans la glacière d’un des bars de nuit où ils passent. Elle se réchauffera, au jour que je choisirai, à cette heure qui sonnera, qui ne sonne pas encore…

Eh bien, j’attends.