Je préfère mon tourment d’aujourd’hui !

La colère se laisse mieux surveiller que la peur panique dont il faut subir l’appel hallucinant et qui m’entraîne, sans que je puisse même ébaucher une défense. La colère me mord, me griffe, me harcèle ; ses dents pointues se plantent dans ma chair, ses ongles la déchirent et des lambeaux pendent autour de moi, lambeaux de peau qui saignent et se collent ensuite, après avoir réussi leur petit effet. Il n’en reste pas moins que je suis dessous, bien vivant, et que ma tête n’est chaude que de rage aiguë.

Vous dirai-je qu’ils font des progrès étonnants ?

Je ne les savais si bien entraînés, ni l’un ni l’autre ! Ils me dispensent même de les surveiller : un coup d’œil, à certains moments du jour, me renseigne abondamment, l’évidence étant aisée à deviner.

Non content de m’avoir pris ma femme, Jérôme se délecte en l’amusant à sa manière. N’importe-t-il pas de soutenir le courage d’une épouse que les dures circonstances de la vie séparent de son époux ? Jérôme s’est chargé de cette tâche et s’en acquitte le mieux du monde, avec conscience.

Madeleine et Jérôme sont toujours sortis : ils rentrent peut-être à l’aube, quand je dors, mais je n’ai pas besoin de rêver pour savoir quel fut le programme de leur nuit, car il suffit, comme je le disais plus haut, de me rendre à l’évidence.

Jadis, Madeleine était toujours joyeuse : le plaisir de vivre se lisait dans ses yeux. Les journées passées à la campagne, dans les bois, s’émaillaient de fleurs fraîches, quand elle riait, et ce rire faisait naître de beaux reflets, lorsque nous allions en barque jusqu’aux îles.


Je lui faisais cependant un reproche… Ce reproche, Jérôme l’aurait-il surpris ? Ma femme n’aimait pas le monde ; les dîners en ville lui étaient insupportables et les soirées aussi. L’autre la changerait-il plus que je ne pus le faire ? Cette nuit, où il nous mena souper dans je ne sais quelle nouvelle boîte de Montmartre que l’on disait inégalable, au lieu de la divertir, l’attrista. Voir des gens se morfondre en riant, se donner soif en buvant et se réjouir du spectacle sinistre qu’ils fournissaient eux-mêmes, tout cela rendait Madeleine morose. Oh ! ces danses ébauchées entre des tables et des chaises !…

Je l’entends qui me parle, cette nuit-là :