J’ai tâché de peindre cela qui plaisait à mes yeux, qui leur procurait du bonheur, qui faisait naître en moi l’ambition de me l’approprier, qui souvent se composait non sans quelque peine et m’incitait à rêver diversement. Il me fallait éviter à tout prix d’imiter, de rappeler de trop près les vieilles peintures chinoises que je dénichais parfois dans l’arrière-boutique des brocanteurs. Voir par moi-même, réaliser ma vision pour d’autres que pour moi, donner du spectacle offert une interprétation vraiment personnelle, tout en retenant avec soin l’influence de cet arome exotique, parfois enivrant, qui me forçait à comprendre la nature autrement que je n’eusse fait les roches, les forêts et la mer de mon pays de Provence ; en exprimer, pour ainsi dire, la magie par de nouvelles couleurs, des traits et des arabesques nouveaux… Voilà quel était mon seul désir.
Quelqu’un vient vers moi : un vieillard à longue barbe blanche, coiffé d’une calotte de bure, vêtu de façon paysanne, presque à la mode du pays. Je me lève de mon X et vais au-devant de lui la main tendue.
« Salut, Père Morbègue ! Vous prédisiez juste. La lumière est bonne, ce matin : j’ai pu travailler.
— Bonjour, monsieur Michel. Encore à peindre ! Vous finirez par user tous nos paysages ! »
Le père Morbègue a dit : « Bonjour, monsieur Michel ! » Je me nomme donc Michel… oui : Michel Duroy.
Ah ! je sais maintenant, pourquoi je me trouve en Chine ! Non seulement je vois les paysages qui me sont familiers, je les admire et m’y promène, mais je vois ma propre personne ; je puis la nommer librement !
III
Écoutez : je vais tâcher de m’expliquer.
Mon séjour exotique ne fut, en somme, que l’effet d’un heureux hasard, certes très bienvenu mais qui m’offrait une étrange surprise.
Je me trouvais seul au monde, mes parents étant morts dans la même année, peu après ma première communion. Ma grand’tante Valérie me recueillit chez elle et m’éleva. Je ne veux pas médire de tante Valérie à qui je dois beaucoup, mais j’ai connu plusieurs vieilles dames qui m’apprirent, plus tard, à juger celle-ci, qui me charmèrent, qui, parfois, me contaient plaisamment de belles histoires où des personnages imaginaires plus vrais que ma grand’tante, cueillaient des fruits d’or aux branches d’arbres enchantés, pour les offrir à des oiseaux-lyres dont les plumes changeaient les brises en musique, de vieilles dames, enfin, auxquelles je m’attachai tendrement.