Tout à l’encontre, ma grand’tante Valérie était trop maigre. Ses dents lui sortaient de la bouche de manière offensive, ses propres dents : elle se vantait fort, en effet, de n’avoir rendu visite au dentiste que sept fois en soixante-sept ans ! Coiffée d’un singulier ornement chevelu, couleur d’étoupe, anguleuse comme il n’est pas permis de l’être, les yeux saillants, d’un bleu terne, sans expression, très stricte et guindée par d’inexorables principes, tante Valérie m’éleva avec rigueur, parce qu’elle m’aimait bien, paraît-il, suivant une juste méthode : la sienne.
Je crois qu’elle ne chérissait, pour de vrai, que ses deux chats, deux chats de gouttière, jaunâtres, gras à lard, trop nourris, auxquels toute fantaisie était permise… (aucune à moi).
Le troisième objet de sa tendresse était un perroquet chauve, gris, impitoyablement jacassant, qui distribuait sur le tapis les graines de sa mangeoire. Tante Valérie se mettait alors à genoux (à moins qu’il n’y eût du monde), balayait la nourriture répandue et se répandait elle-même en discours hyperboliques, pour louer les vertus, les mérites, les excellences de « mon admirable Coco, mon Coco chéri, mon trésor aimé, mon roi des perroquets », enfin, d’une voix presque amoureuse, « mon Isidore », car Coco portait le nom d’Isidore, comme moi celui de Michel, dit sur un ton très différent.
Il arrivait parfois que l’un des chats, Paul ou Virginie, ayant refusé son repas, j’étais expédié, afin de ne pas déranger les servantes, chez un certain charcutier, homme de confiance dont la boutique était assez lointaine, ce qui m’enchantait peu en hiver, pour acheter de la rate dont les deux bêtes se montraient friandes à toute heure. Cette course utile me donnait, je ne sais pourquoi, l’impression d’être privé de dessert.
J’entends, je vois Virginie, Paul, Isidore ; je vois aussi ma tante Valérie… tous quatre sans plaisir, mais, pensant à eux, je me souviens, vaguement d’ailleurs, de notre appartement triste, où l’on ne pouvait jouer aux billes, situé à la fois à Paris et en province et, bien qu’il appartînt au XVe arrondissement, plus loin des boulevards et du Bois que Brest ou Besançon.
Aidez-moi, de grâce ! aidez-moi ! Voici l’ancien ennui qui menace de m’étouffer. J’en ai peur : il pourrait me saisir de nouveau ! Aidez-moi ! tirez-moi de son ombre ! donnez-moi du soleil !
Cette table austère, couverte de cahiers, de livres, de deux dictionnaires qui tiennent le coin de gauche, d’un encrier carré en porcelaine, d’un plumier et d’une feuille de papier buvard rectangulaire, d’un rouge gai, où j’ai arrangé des taches, à ma façon. Tout le reste paraît gris… Et puis, me faisant face, un homme en soutane qui me donne des leçons.
La voix de l’abbé Verdier sonne mal. Il bredouille et, comme il n’ignore pas ses travers, assure que ce défaut de langue l’empêcha de suivre une carrière de prédicateur qui promettait d’être brillante. Par contre ses leçons particulières passent pour inégalables. Il est lié avec tante Valérie à qui d’autres prêtres rendent visite et quelques dames, vêtues de noir ou de gris sombre : « Des personnes de notre monde, » a-t-elle dit.
L’abbé Verdier a une belle tête, une couronne de cheveux blancs, un peu jaunes, de belles mains sèches, une belle prestance. Il m’impose beaucoup, mais ne m’attire pas.