Soit : parlons un peu de Madeleine : il me semble qu’à son propos j’ai commis de grossières erreurs. Cette pauvre intoxiquée, vieillie, sordidement vêtue, et qui s’obstinait à me poursuivre, pour mon bien, pour ce qu’elle imaginait être mon bien, ne me représente pas, en dépit de ses velléités charitables, ne saurait me représenter Madeleine.
J’ai dû rêver : encore un de ces affreux cauchemars qui me mettent la tête à l’envers. Ah ! cela doit être facile de me soigner ! Les pauvres gens ! Dès que le médecin viendra, je tâcherai de causer avec lui, ou plutôt l’écouterai-je, s’il me parle de son plein gré.
Toutes ces abominations seraient donc fausses ? inexistantes ? inventées… et par moi ?
Douce joie qui m’exalte, qui me livre à l’autre torture d’où je ne sortais plus et que m’infligeait l’absence de ma femme ! Car Madeleine, à l’heure qu’il est, me paraît aussi belle, aussi tendre, aussi bonne… Elle a ces mêmes yeux gris au tout puissant regard, ces mêmes mains fraîches qu’elle posait sur mon front, quand je souffrais d’une migraine.
Il me semble que, ce matin, très tôt, avant que je m’éveille, elle faisait ainsi, son adorable corps penché vers moi et… Oui ! elle s’est penchée davantage, la main toujours posée sur mon front, et m’a baisé la bouche !
Concevez comme c’est terrible de ne pouvoir ainsi démêler le vrai du faux et d’en arriver à me refuser un exquis souvenir parce que d’autres souvenirs, hélas, trop véridiques ! s’y rattachent toujours.
J’accepterais volontiers, je savourerais ma torture avec reconnaissance, si Madeleine était venue, ce matin, me rafraîchir le front, me baiser la bouche, et si je ne pouvais en douter !
J’arrive à nier l’évidence pour que ce geste adorable devienne vrai.
J’étais à Hyères, je suis à Paris. Pourquoi et comment ? Qu’il y ait un intervalle entre ces deux séjours, je l’explique : il me paraît court, il a dû être assez long.