— Vous n'avez besoin de rien autre, van Horst?
Je rougissais de ma stupide phrase.
« Non, merci. Tu peux aller te coucher si tu veux. Je resterai ici jusqu'au matin. »
Il me parlait sans lever les yeux. Il les tenait fixés à terre.
« Tu comprends, j'ai reçu comme un grand coup sur la tête. Ça passera… Il faut un peu de temps, mais ça passera. »
Je voyais qu'il n'y avait rien à faire, et continuai ma besogne. Plusieurs fois, je sortis du saloon pour vider de l'eau dehors, et, chaque fois, je regardais le ciel longuement et je tendais l'oreille au silence. En rentrant, je trouvais van Horst toujours accoudé à sa table, devant son gin qu'il buvait pur. Il avait déjà vidé le tiers de la bouteille. Evidemment j'aurais pu aller me coucher, mais, bien que je fusse fatigué, je n'avais pas sommeil. Il me semblait que c'était de mon devoir de veiller sur van Horst, de soigner son mal, comme jadis il avait soigné mon bras cassé. C'était une façon lointaine de reconnaître l'ancien bienfait. Je m'en fus de nouveau goûter quelques instants la fraîcheur de la nuit.
L'air était léger, clair et doux : une vraie nuit de printemps, et cela rendait plus sinistre encore la détresse morale de cet homme assommé qui aimait qui ne l'aimait pas. J'écoutais donc les bruits naturels de l'ombre, content de savoir que l'on dormait à la Fourche ; que, sauf van Horst et moi, la brise et les eaux seules veillaient, et goûtant déjà de toute mon âme ce contraste (qu'un homme sent si vivement plus tard, lorsqu'il a beaucoup vécu en plein air) de la distance infinie qui sépare la sereine paix des choses et les orages d'un cœur humain.
Soudain, je tendis l'oreille. Quelle bête chassait donc à cette heure?
Brusquement, je me jetai sous bois, hors du clair de lune, car, dans ce bruit nouveau, j'avais reconnu des voix humaines. Il y eut un très léger murmure et je vis déboucher dans la lumière les deux êtres que, certes, je m'attendais le moins à voir : Annie Smith et Nicodemus Holly qui tenait Annie par la taille. Ils étaient à trente pas de moi, j'entendais mal leurs paroles. Je crois que Annie seule parlait. Ils ne me virent point mais s'aperçurent qu'une lumière veillait dans le saloon. Nicodemus lâcha la taille d'Annie. Ils restaient tous deux debout, sans faire un mouvement. Je ne sais combien de temps cela dura. Je les regardai avec une stupéfaction qui me bouleversait l'esprit.
« Non, ce n'est rien, dit Nicodemus d'une voix basse, donne-moi encore ta bouche… Allons, allons, donne ta bouche! Ah! je t'ai bien reprise! tu ne penses plus à Caldaguès!… Tu ne pensais pas à Caldaguès, il y a une heure! »