Il attira Annie en la prenant par le cou. Il semblait l'étrangler avec sa longue main osseuse. Elle s'approcha de lui et, soudain, lui parla d'une voix frémissante :
« Non! non! j'en ai assez! vraiment! J'ai horreur de toi! Tu sais que j'ai horreur de toi! Voilà près de trois ans que tu m'as prise par ruse, par force, par tes ignobles caresses et tes ignobles propos… et je ne pouvais pas m'échapper. Je me sens toute salie!… et toujours tu me reprends et toujours tu donnes de la joie à mon corps par tes ignominies!… Mais, maintenant, je crois que je vais pouvoir te fuir… Lâche-moi!… Lâche-moi!… Ne me touche plus!… »
Il eut un geste obscène et murmura quelques paroles brouillées.
— Oui, répondit-elle, oh! oui, je sais, je sais que je t'ai rendu tes baisers et que tu as fait de moi ce que tu as voulu! Je sais que je t'ai supplié de ne pas laisser mon corps tranquille… et de me reprendre seulement…
— Mais, interrompit Nicodemus d'une voix gaie, ignoblement gaie, c'est l'amour ça!
— Aujourd'hui, continua Annie, je m'échapperai!
— Tu avais envie de coucher avec Caldaguès et tu n'as pas pu! Avoue que tu avais envie de coucher avec Caldaguès!… Et, maintenant, je veux jouir de toi jusqu'à ce que tu me dégoûtes ou que van Horst te prenne, ce qui arrivera un de ces soirs!… Allons… viens.
C'est durant ces instants-là, précisément durant ceux-là, que je devins un homme : auparavant, j'étais un enfant. J'avais vu beaucoup de violences, plus d'un accident tragique et du sang répandu… mais je crois que la vie n'eut plus rien à m'enseigner après m'avoir montré Holly baisant longuement les lèvres d'Annie Smith et la souple taille d'Annie témoignant de ce baiser. Il voulut lui prendre les lèvres une fois encore, mais, cette fois, elle défit lentement l'étreinte et ils se séparèrent. Annie rentra chez le vieux Smith. Nicodemus rentra chez lui.
Je me souviens d'avoir été révolté, le jour où van Horst viola une servante sous mes yeux… Ce n'était rien! Il me restait à voir la lie de l'amour!
Je poussai la porte du saloon. Van Horst avait beaucoup bu durant mon absence. La bouteille de gin était vide aux deux tiers. Van Horst était couché sur le banc, immobile, les yeux ouverts. Il ne me reconnut pas. Il paraissait ne pas me voir. Je le laissai en paix. Auparavant, j'enlevai ma blouse et lui en fis un oreiller. Un instant, je le regardai encore, et je sentis que, vraiment, l'ivresse était un bien, et sa consolation un don du Seigneur.