— Pas trop!

Alors il s'assit pour bourrer une pipe, et moi, je compris qu'il fallait profiter de l'occasion. Je regardai van Horst qui regardait sa pipe, et, tout à coup, hâtives, précipitées, se bousculant, les paroles sortirent en foule de ma bouche, comme si elles avaient attendu derrière mes dents la permission de se répandre. — Jamais je n'ai parlé avec plus d'éloquence. Je parlai! je parlai… je n'avais qu'un bras pour faire des gestes, mais ce bras-là me servit beaucoup. — Je dis à van Horst le moyen que j'avais trouvé pour m'enrichir, et par quel hasard l'idée m'était venue, et comment j'y songeais toujours, et la catastrophe finale, et mon espoir, surtout, mon espoir de réussir encore.

Van Horst ne me quittait pas des yeux. Comme j'achevais, il eut un sourire.

— Ah! le gaillard! voyez-vous ça! il est ambitieux! Tout de même, c'est pas mal ce que tu as inventé. Il y a des fautes dans le détail, mais c'est pas mal. Maintenant que tu as fini, écoute et fais ton profit de ce que je vais te dire. Pour passer des nuits à cheval, comme tu en as l'idée, il faut être plus solide que tu ne l'es à présent. Pendant deux ou trois mois, tu seras forcé de rester tranquille et de travailler peu. Mais, ces deux ou trois mois passés, ton système ne vaudra plus rien. L'autre tronçon de la ligne sera fini. Les journaux arriveront ici, par le chemin de fer, tout comme à Skykomish.

— Alors?

— Alors, imbécile! on se retourne… on invente autre chose!

Il se leva. Il cravachait gaiement ses bottes en se promenant par la chambre. Il avait l'air d'une bête impatiente.

« Même quand les projets vous trompent, il faut vivre, » dit-il encore.

Il mâchait sa pipe, ouvrait et fermait ses mains de boxeur où l'on ne voyait plus rien des mains habiles qui m'avaient remis le bras. Elles voulaient lutter, elles s'exaspéraient d'être oisives.

— Tu ne t'ennuies pas, ici, gosse?