D'abord, je lui décrivis la patronne. Cette excellente Maria! Elle était vieille… si l'on veut. Je l'ai su plus tard : quand on estime l'âge d'une femme, tout dépend de l'endroit où l'on se trouve. En Europe, on sait ce que vaut chaque chose. Les objets nécessaires sont en telle abondance que leur prix change peu. Les eaux des fleuves ne charrient que des trognons de légumes et des chiens crevés ; dans la terre, il n'y a que des racines, des semences, des tuyaux ou des squelettes et les forêts ont autant de pancartes et d'écriteaux que d'arbres et de feuilles ; mais, chez nous (je veux dire là-bas où j'habitais), on pouvait toujours considérer l'eau du torrent, un pan de terre ou un coin de forêt, avec l'espoir d'y trouver des titres de rente, une maison et une femme. Comme tout cela, vous le supposez bien, nous manquait, le hasard faisait singulièrement varier les valeurs. La femme, surtout, était plus rare qu'une girafe. On arrivait à la considérer comme un symbole. Tout à fait à la manière des girafes, qui ne servent plus que d'illustration pour la lettre G dans les alphabets.
Or, quand il y a, dans un pays, des femmes à revendre, on peut dire très vite, de l'une d'elles, qu'elle est vieille ; mais, quand il n'y en a que trois, on réfléchit avant de porter un jugement.
Autour du bar, nous étions, en omettant les chevaux et les autres bêtes, une trentaine : vingt-sept hommes, trois femmes et les passants… Trois femmes… deux fort laides : la vieille Maria et madame Holly… la troisième? — attendez.
Je ne puis mieux vous décrire Maria qu'en disant qu'elle était bonne et grasse, très grasse. Ses cheveux gris rendaient son visage rond plus aimable encore ; dans sa voix chantante errait toujours un petit rire et, quand on parlait de la vieille Maria, vieille devenait un terme d'affection. D'ailleurs, sa bonté était sans bornes, pourvu qu'on n'essayât pas de jouer au plus fin. Je pense qu'à ce jeu l'on eût perdu. Elle savait que tout, en ce monde, a son prix : le whisky, les paquets de cartes, le tabac, elle-même, et, si Maria ne s'estimait pas très haut et ne se refusait à personne, du moins, je ne la vis jamais se donner gratuitement. Maria? Un fruit blet gardant quelque saveur.
Certes, sur le moment, je ne fis pas à van Horst un portrait aussi complet, mais l'essentiel y était déjà. Je vous le livre avec peu de retouches.
— Dis-moi, Olivier! ça m'a l'air de manquer un peu de femmes? Maria!… Jane Holly!… Rien d'autre à se mettre sous la dent?
— Oh! répondis-je, vous verrez! Il y a la fille de Smith! Elle est belle! elle est grande! elle est blonde! elle a de longs yeux sombres! c'est une joie de la regarder! et quand elle sourit… ah!…
Van Horst cherchait dans sa mémoire.
— Smith? murmura-t-il. Smith? il y a plus d'un Smith par le monde et j'en ai connu des douzaines!… mais… quel est son petit nom?
— Je crois qu'il s'appelle Jérôme.