C'est bien à cause d'elle que je ne le pleurai pas, trois ans plus tard, quand j'appris sa mort.
Georges Saruex, mon père, était un homme instruit et, par certains points, un gentilhomme. Protestant du Jura, il avait traversé la moitié du monde pour faire fortune, et n'était arrivé à se composer qu'une aisance médiocre. Sans doute savait-il trop de choses. Si j'étais resté avec lui, au lieu de me promener sur la vaste terre, je serais peut-être plus savant, mais beaucoup moins renseigné. De plus, je n'aurais pas le sou. Toutefois, soyons juste : mon père m'apprit à regarder, à raisonner et à souffrir. La nature se chargea du reste en me fournissant de bons muscles.
Et puis, que voulez-vous! la maison était intolérable! Prières du matin, prières du soir, discours, exhortations, cantiques chantés tout le long des dimanches. Il y en avait trop!… sans compter mille invectives contre les autres religions, invectives qui se terminaient par des explosions de fureur.
Le grand ennemi du vieux, c'était le Pape. Je ne sais ce que le Pape lui avait fait, toujours est-il que mon père ne laissait pas s'achever une journée sans le prendre violemment à partie, dans les termes les plus crus.
Sans doute, afin de lui être désagréable, il me donna le nom d'Olivier! le nom de Cromwell! Quel beau nom : Olivier Saruex! Quel beau nom de protestant!
Ah! mon père connaissait bien le Ciel! Il devinait les desseins de Dieu, il prévoyait ses désirs… et malheur à nous si les prévisions étaient inexactes!
Vous concevez?… Une telle vie manquait de charme! Le vieux traitait les hommes de la ferme comme des chiens, son fils plus mal encore. Il avait beau nous parler de Dieu tant que durait le jour, il n'arrivait pas à nous la faire aimer, cette puissance invisible, cruellement ennemie du Pape, et qui, pour seul confident, avait pris un protestant jurassien, émigré dans le Far-West.
Parce que je haussais les épaules, mon père fit sa mauvaise action : il me cracha au visage.