« Elle viendrait ici! elle s'agenouillerait près de lui! elle se mettrait à l'aimer! elle croirait l'avoir aimé déjà! Jamais je ne pourrais la conquérir, alors! »
Il réfléchit longuement.
— Van Horst, lui dis-je, que voulez-vous faire? Allons-nous-en! L'odeur de ces charognes est vraiment affreuse. Ce sont deux biches. Elles ne doivent pas être loin ; on entend les vautours.
— Oh! dit-il, ils auront tôt fait de les manger. Ils vont vite en besogne!
Sa figure s'éclairait. Quelle nouvelle idée funeste naissait en lui?
Encore un moment de silence, puis :
« Voilà! » dit-il.
Il s'était décidé, et cet homme qui, en vérité, avait parfois des inspirations de poète, se mit, d'une voix délibérée, grave et sobre, à parler au corps de Caldaguès.
« Caldaguès, dit-il, je t'ai tué, mais je ne pouvais faire autrement. Tu aimais une femme que j'ai cherchée toute ma vie. Ça ne pouvait pas continuer ainsi. Je ne peux pas non plus laisser cette femme te dire adieu. Alors, je vais te cacher. Tu garderas ton fusil dans la main, comme un bon chasseur. Tu ne seras pas enterré. Tu ne seras pas mangé par les vers. Tu étais bûcheron, Caldaguès ; avec l'aide du petit que tu aimais bien, je vais t'ensevelir dans un arbre, dans ce gros arbre, là-bas. Je ne puis pas le faire seul, parce que tu étais un bon fusil et que mon bras me fait mal. Nous t'ensevelirons dans les branches, tout en haut, près du ciel, et les oiseaux se nourriront de ta chair. Comme les vautours volent depuis hier autour de cet arbre, à cause des charognes, personne ne saura que tu es là. Allons, viens, Caldaguès! Nous te prendrons tout doucement dans nos bras pour que tu puisses rêver tranquille au milieu de la verdure. »
Ah! la vérité de son accent, lorsqu'il prononçait ces paroles! Et il faut encore vous figurer la familiarité respectueuse, l'air gentilhomme qui marquait le discours de ce colosse blessé qui parlait à sa victime.