Je pense que l’idée fut originale d’offrir des pipes d’opium, aux personnes dont j’aime le commerce, dans cet atelier si haut perché qui domine les jardins du Trocadéro.—Il y a trois ans, nous nous réunissions dans un petit rez-de-chaussée, près de la place Clichy, mais je préfère de beaucoup ma nouvelle installation.
L’abord est celui d’une maison moderne: des croisillons de vitres à l’entrée, un ascenseur autour duquel s’enroule l’escalier fleuri de lampes électriques, des bourgeois à tous les étages (je connais bien leur vie et la dirai un jour), six paliers... enfin, on arrive chez moi.
C’est, après l’antichambre, un grand atelier blanc, avec une vaste alcove tendue de vert et que peut fermer un rideau lourd.—Là, de façon intermittente et fugitive, je fais de la mauvaise peinture quand mes occupations ordinaires cessent de m’intéresser; là, j’écris des choses vagues, des notes, des fins de sonnets, des poèmes en prose... rien qui vaille.
Imaginez un capharnaüm encombré de chevalets, de tableaux inachevés, de petites tables. Dans le coin, un grand bureau. Au bas du mur, des toiles, retournées, montrent leurs clefs de bois. Cela est banal, mais voici l’alcove verte. Sous sa frise, j’ai accroché quelques masques en plâtre que l’opium a culottés. Au dessous des masques, gesticulent des acteurs japonais de Toyokouni... Plus bas, une douzaine de gravures modernes et un beau Goya.
Cette alcove est une petite chambre. Pas d’autres meubles que le chiffonnier où l’on met les pipes, les ringards, les aiguilles, les lampes, les boîtes d’opium. Sur une étagère, quelques livres... rien qui dispose au rêve, ni Baudelaire, ni Quincey... non! de bons livres d’honnête homme apprivoisé, qui n’a pour l’excessif que peu de goût. Par terre, les nattes matelassées, le plateau, posé sur une dalle de jade, un grand bol chinois; enfin, pour la tête, des coussins verts, carrés et durs.
La tenture que Zanko me rapporta jadis d’Indo-Chine et qui ferme la fumerie, est à grands ramages. Des branches s’y recourbent, de beaux oiseaux y volent, et il y a aussi des fruits rouges qui donnent soif.—Dans le coin de gauche, un paon fait la roue. Je ne parle ni des fleurs en fête, ni du concours de papillons.—Un délice, cette tenture!
Au fond de l’atelier, des marches en colimaçon mènent à la terrasse du toit. Ce jardin suspendu, où je cultive mes rosiers, est meublé de chaises en rotin et de guéridons. On y trouve encore une longue-vue pour la contemplation nocturne qui plaît à quelques-uns, trois citronniers en caisse et un buis taillé.
L’été, je vais éventer là une sieste ou me distraire par la vue plongeante de Paris. Comme nous ne sommes qu’au printemps, il y fait encore froid, après le crépuscule. On reste dans la fumerie.
Telle que je l’ai comprise et disposée, j’aime ma fumerie. On y peut songer à l’aise, et, pour que ma vie de bourgeois ne se mêle en rien à ma vie de fumeur, ni même à ma vie de peintre, j’habite, au-dessous de mon atelier, un appartement sans traits qui le distinguent, un petit appartement commode et clair, où je joue, de mon mieux, le personnage de n’importe qui... (de n’importe quel malheureux... car, en ce moment, j’aime qui ne m’aime pas).
Vendredi, 22 février.