Oui! Un démon secret m’habite et me rend intolérable chaque heure de chaque jour.

Déjà, lorsque j’étais enfant, il rôdait autour de moi, interrompait mes jeux, détruisait les belles complications de mes rêves. Quand je faisais de la stratégie, c’est lui qui renversait mes soldats de plomb, et c’est encore lui qui crevait les bulles que je gonflais au bout d’une paille.

Je perdis mes parents avant l’âge où je pouvais les regretter, mais je pense que l’atmosphère de deuil où je vécus donna des forces à mon spleen.

«Le petit est triste.

—Mais non! c’est de la mauvaise humeur!»

Combien de fois ai-je entendu ce dialogue! Pourtant, ce n’était ni de la tristesse ni de la mauvaise humeur c’était,—le spleen.

Plus tard, il reconnut en moi un bon sujet et, durant toute ma jeunesse, il ne me quitta guère. Il venait me harceler en classe. Il me forçait à dessiner des croquis ineptes en marge de mes cahiers.—Oh! le sombre ennui de l’étude, et cette façon de désespoir qui me prenait aux heures où le sommeil ne voulait pas encore m’engloutir!

Puis, soudain, ce fut la guérison.

Mon accablement quotidien ayant fini par me composer une maladie de nerfs, les docteurs m’envoyèrent en Algérie.—Sous les palmes, je crus renaître. En vérité, je goûtai tous les parfums de la brise, je fus ravi par toutes ses chansons, je tendis mes bras à tous les rayons de la lumière souveraine, et, comme pour achever l’enchantement, j’eus une compagne qui me livra son corps de kabyle, ce jeune corps dont la saveur était celle d’un fruit. Férida!... Quel souvenir!

Pourquoi n’existe-t-il que des paradis perdus?—Bientôt je dus revenir, mais je parlerai souvent des paysages de soleil qui sont encore devant mes yeux. Si je souffre tant d’être esclave, c’est que j’ai connu la liberté, la grande liberté des plaines de sable... Non! non! pensons à autre chose!