Et puis, ce fut mon installation à Paris, et les débuts de mes amours avec Clotilde, et l’esclavage absolu. Et ce fut aussi, dans la fumerie, Luca Zanko avec Poussière, Désiré Lanthelme avec Bichon, et, pour que ma compagnie ne devint pas tout à fait ignoble, Ted Williams dont l’esprit lucide et le bon sens me rappellent l’année où j’étais un adolescent ivre de courses en plein soleil et amoureux de Férida, de Férida la fille brune portant entre les yeux une petite étoile tatouée qui partageait son regard.
Lundi, 25 février.
Vous ai-je déjà parlé de mon vieux Tchéragan?
Tchéragan est le plus beau des chats, le meilleur de mes amis, le résumé des vertus félines. Tchéragan est tout le génie, toute la distinction, toute la dignité. Il marche dans ma chambre comme un archevêque ferait dans une rue boueuse. Parfois, il est assez bon pour se frotter contre ma jambe, et, parfois, il me donne le charmant spectacle de ses étirements.
Noir, de ce noir profond des eaux stygiennes, il se tient haut sur pattes et porte sa souple queue comme un emblème de noblesse. Pourtant il ne vient ni de Perse ni du Siam, ni d’Angora; il est, essentiellement, «de gouttière» mais, pour modeste que soit son extraction, son âme, croyez-moi, est toute impériale.
Lorsque je reste seul au coin du feu et que le spleen me tourmente, j’use les longues heures en faisant la lecture à Tchéragan. Il sait ce que les meilleurs auteurs ont dit de lui. Il connaît Edgar Poe. Il a du goût pour Baudelaire et ne s’endort qu’à la fin d’un sonnet.
Tchéragan aime l’opium. Quand je suis couché sur les nattes, il s’approche de moi et je lui souffle au nez la fumée noire. Il savoure cette joie délicate et ronronne alors voluptueusement.
Je vous le dis, Tchéragan est le plus beau des chats!... Il n’a qu’un seul défaut: son tempérament est un peu érotique.
Mercredi, 27 février.
Il y a quelques années, Clotilde appartenait en propre à l’un de mes anciens camarades. C’était un garçon maigre, doux et blond. Je l’avais connu au lycée. Peu après ma sortie du régiment, il avait, un jour, rencontré Clotilde à la porte d’un magasin de modes.—Elle était ouvrière. Sa vertu et ses vices n’offraient rien que de médiocre, mais elle se distinguait déjà par une humeur acariâtre. On la lui pardonnait à cause du joli visage.