Il glapit de façon discordante, comme s’il tenait beaucoup à troubler l’harmonieuse nuit. Soudain, avec un grand bruit de plumes froissées, il passa près de ton visage, et, bien que cette apparence évanouie ne fût en somme qu’un oiseau, nous crûmes à l’intervention de quelque malicieux effrit, car notre ami El Hadj nous avait, la veille, conté des histoires qui faisaient grelotter les petits enfants.

Tu te reculas, surprise, et, laissant tomber ton voile qui glissa longuement sur l’air et se déroula ainsi qu’une nuée, tu fis apparaître, aux yeux des nymphes forestières, toute ta belle nudité brune que, si tu veux, nous comparerons, une fois encore, à un fruit.

Lundi, 4 mars.

Je m’ennuie! je m’ennuie! Depuis quelques jours, je ne souffre même plus. Cette escale est passée. Maintenant c’est la houle lente, le vaste ennui du large. Mon accablement n’est fait que d’ennui et la peine semble plus amère. Je m’ennuie à crever, comme une vieille fille au fond de sa province, comme un arbre dans une cour. Je ne pense pas qu’il soit possible de s’ennuyer d’avantage, et, pourtant, nul ne peut se vanter de connaître tout l’ennui, tout l’insondable ennui, cette douleur proteïforme que chaque nouvelle année arme d’un nouveau glaive.

De sa leçon quotidienne, l’homme ne retient guère que des raisons inédites de s’ennuyer. C’est ce que l’on appelle du beau nom d’«expérience». Je m’ennuie plus que mes ancêtres et je gage que mes enfants s’ennuieront plus que moi. Je m’ennuie, chaque jour, plus subtilement, de façon plus appliquée, plus funèbre, plus cruelle, et, chaque jour, je comprends mieux que cet ennui durera toute la vie, qu’il ne s’achèvera que dans le hoquet de clôture.

Comme la pièce est longue, jusqu’au rideau! cette pièce égale, sans entr’actes, cette pièce que ne coupe même pas un sifflet!—Tout le monde est indifférent à la comédie, chacun s’imagine, de bonne foi, qu’il la sait par cœur...

Tuer quelqu’un! voir une belle blessure saigner en plein soleil!... Je m’ennuie tant!

Jeudi, 7 mars.

La vertu cardinale de l’opium est de ne point vous rendre étranger à vous-même.

Sous l’alcool, notre esprit devient morne ou brutalement joyeux; sous l’éther il se tourne vers l’érotisme; sous le haschich il se décompose en strophes d’une absurde épopée.—Avant de pénétrer dans ces ivresses on dépose sa vraie pensée au vestiaire. Le poison éveille une seconde conscience sur laquelle vous n’avez pas plus d’action que vous n’en avez sur ce monsieur qui passe. Au réveil, on retrouve sa personnalité comme, au sortir d’un bal, son pardessus.