Ces ivresses diminuent l’homme, car elles l’aident à s’évader de lui-même. Tout au contraire, l’opium affine la personnalité, bien loin de la détruire; de plus, il calme l’esprit, il lui enseigne une paix, une bonhommie satisfaite que l’on ne trouve pas au coin des rues. S’il nous trompe, c’est en nous persuadant que la vie n’est pas si mauvaise, et qu’en somme, pour peu que l’on y mette du sien, elle se laisse vivre.

Enfin, j’aime, dans l’opium, les visions qu’il me procure. Elles forment, souvent, les meilleurs instants de ma nuit.—Et ne vous imaginez pas que je me trouve entouré de dames blanches, de dragons hirsutes et baveux, de visages que le plus affreux des remords supplicie!—Ce sont là figures de rhétorique, inventions de gens qui n’ont jamais fumé.

Certes, il m’est arrivé, quand je prenais la pipe pour guérir un spleen trop suppliciant, d’avoir de mauvaises minutes. Un soir même, j’ai cru que le plafond allait se mettre à saigner. Je riais de cette fantaisie; cependant elle m’inquiétait un peu.—Pensez donc! de grosses gouttes d’un rouge pâle, perlant au plafond, et qui seraient tombées avec un bruit mat, pour former de grandes taches sombres, bientôt noires, sur le tapis!—Ma crainte resta vaine. Elle provenait d’un reflet rose de la lampe.—Non! les fantômes de l’opium ne sont pas, à l’ordinaire, de vrais fantômes et, durant l’heure bleue, une calme rêverie prend la place que l’on attribue au cauchemar.

Cette nuit, pendant que Ted Williams imaginait des papillons et que Clotilde n’imaginait rien du tout, la bonne drogue m’a montré le plus doux paysage. Par ce spectacle, mon âme fut rassérénée. D’où venait-il? je ne sais trop! Quelque ancienne lecture me l’inspira sans doute, ou un vieux souvenir sur lequel ma fantaisie se plut à broder.

Cela ne faisait pas au juste une hallucination. Dans ce jeu de mon rêve, je savais que la réalité n’était pour rien, et, cependant, je voyais avec clarté cette architecture de l’opium, durant que Tchéragan s’endormait sur mon bras avec des ronrons de plaisir. Oui, je voyais le plaisant tableau avec tout son soleil.

En m’appliquant un peu, je le vois encore.

Je vais vous le décrire.

C’est une belle prairie, bien verte, auprès d’une mer bien bleue.—Le ciel ne porte pas un nuage, les flots n’ont pas une ride et la prairie a l’air d’être un lieu de paix et de sérénité. On y rencontrerait, sans étonnement, des âmes bienheureuses, errant de ci de là, souriantes, légères, effleurant à peine de leurs pieds spirituels les coquelicots et les boutons d’or qui sont l’ordinaire parure de ces lieux.

Au milieu de la prairie, il y a des moutons, douze moutons pacifiques. Ils semblent assez blancs. Un petit berger qui, sans doute, les surveille, se tient non loin d’eux. J’estime qu’il doit être très préoccupé, moins par cette surveillance que par une douleur intime, car il pousse de profonds soupirs dont la fin est presque un gémissement.

L’amour le harcèle, ne pensez-vous pas?—Gageons qu’il songe à sa promise, bergère, bergère à paniers et à rubans roses, fille de madame Deshoulières, bergère florianesque, dont le rire est une vocalise et la démarche une gavotte.