—Voici, ma petite; je le donne pour ce qu’il vaut. D’ordinaire, l’on vit un peu malgré soi, comme l’on glisse. Etre obsédé par la mélancolie ne fait pas vivre plus consciemment.—Or, ceux qui disent aux personnes accablées: «Distrayez-vous!» donnent, sans le savoir, un bon conseil, car l’intention seule de ce conseil est absurde, le sens en est judicieux.—Se distraire!... mais à quoi? mais de quoi? mais comment?—Je vais vous l’enseigner à tous. C’est un secret que l’opium m’a appris.—Il tient en trois mots: Ecoutez-vous vivre!—Ecoutez battre votre cœur et vos artères sans prononcer une parole. Je vous assure que l’on y parvient, avec un peu d’exercice, couché sur les nattes et la nuque soutenue par un petit coussin chinois.—Ecoutez-vous vivre! efforcez-vous de considérer votre cerveau comme une personne indépendante de vous-même. Ayez le sentiment de votre corps comme on a le sentiment d’une présence.—C’est la seule distraction qui puisse pâlir un spleen trop riche de sang noir. Elle distrait vraiment, elle écarte, et, lorsqu’on rentre dans son âme, on la retrouve vide, vide de ce visiteur importun qui effeuille les fleurs du désir et fait tourner le vin de la sagesse.—Allons! je vous ai dit mon petit soûlas, mais, de m’en être ainsi défait, il s’en suit que je n’oserai plus m’en servir.—Ah! vertu merveilleuse des remèdes secrets!... «Ma bonne! vous irez cueillir, demain soir, telle ou telle herbe sur la lande; vous la ferez macérer trente-deux heures, puis...» Et l’on guérit! mais gageons que le secret, connu par tout le village, aura perdu son efficacité.—Une ordonnance chuchotée à l’oreille est meilleure qu’une ordonnance écrite. Voici que la mienne se gâte à vous avoir été confiée.
«C’est idiot! affirma Clotilde.
—Mais... je n’ai rien compris du tout, gémit Poussière. Rendez-moi mon baiser!
—Votre ordonnance n’a jamais rien valu, mon cher! dit Zanko. Le vrai système pour se guérir du spleen est de se foutre une balle dans la peau!...»
Lanthelme haussa les épaules:
«Fumons,» dit-il.
Combien de fois ce mot a-t-il été le dernier de nos causeries!
Mardi, 12 mars.
Clotilde est chaque jour plus insupportable. Souvent il s’en faut de peu que je la renverse d’un soufflet. Ce soir, elle ne cessait, pour excuser sa mauvaise humeur, de me rappeler combien elle fut charmante, certain samedi de l’an passé.—Clotilde ne sait pas, Clotilde ne veut pas, devrais-je dire, achever ses bontés.—Le moindre instant heureux que je goûte auprès d’elle est gâté par le souvenir éternel qu’il me faut en avoir, et, si elle m’octroie un petit bienfait, je ne dois jamais cesser de le reconnaître.
Oui, faites la charité! oui, que votre aumônière soit toujours ouverte! mais, pour Dieu! n’obligez pas les pauvres à vous lancer des sourires de gratitude et se confondre en salutations jusqu’au jour de leur mort!