«Monsieur, je suis votre serviteur!
—Monsieur, répondis-je, je suis le vôtre, mais, si vous n’êtes point las, perpétuez, je vous prie, ces culbutes qui m’enchantent. Votre acrobatie m’émeut plus que vous ne sauriez croire et je la contemplerai avec la même religion que font ces beaux palmiers qui nous entourent.»
Il sourit d’un petit air fin, me regarda quelques instants, puis:
«Merci,» murmura-t-il.
Tout incontinent il reprit ses jeux.
... Et les arbres le regardaient, semblant comprendre, car ils se mirent à chanter pour eux-mêmes et devant lui,—et moi, dont la sinécure est de rêver pour les autres, je me plus à rêver pour moi-même et devant lui, devant lui qui faisait toujours le baladin, tandis que la lune couvrait ses semelles d’argent pur.
Dimanche, 17 mars.
Le spleen le plus intolérable est, je crois bien, celui qui accompagne l’insomnie. Déjà, lorsqu’il nous visite durant le jour, le spleen ternit la figure lumineuse de la joie et fait grimacer le plaisir, mais l’homme n’est pas «difficile à vivre» comme il dit, et une petite béatitude le contente, fut-elle adultérée. Le baiser le plus médiocre garde toujours un goût de bouche; le plus faible paysage donne son plein air.
Au dessus du 39° degré de latitude nord, quand le spleen vous poursuit, on peut l’éviter en se réfugiant au soleil: il s’y trouve mal à l’aise, il s’agite, il s’inquiète, il finit par se détruire. Plus au sud, cette loi est fausse.
Il est un spleen qui aime le plein jour, le «spleen lumineux de l’orient» dont parle Gautier, celui qui marche au pas des caravanes, qui danse devant les mirages, qui surveille une sieste chaude.—Chez nous, sa race a le sang froid et ne se reproduit et ne germe et ne se met en rut et ne reproduit encore que dans l’ombre. Il est nocturne comme les larves, comme ces romantiques vampires qui suçaient le sang vers 1830 et sont passés de mode. Il aime l’ombre comme les phalènes dont la lune d’août éclaire les divertissements. Il est un ennemi de nuit.