«Elle me fut suspecte, dès l’abord, parce que ses yeux et sa bouche n’appartenaient pas à la même personne. Elle passait pour avoir été coureuse, de sorte que son être, trop prostitué, avait pris un trait à chacun des amants qu’elle avait subis, et il s’ensuivait cette chose (effrayante si on la considère sous son vrai jour) que je ne pouvais posséder ma bien-aimée complètement, car elle était la propriété d’une foule anonyme, disparate et démocratique. J’ai donc tué Antoinette pour qu’elle retrouvât sa personnalité dans un cadavre.

«C’est depuis lors que je cherche une bien-aimée qui soit toute à moi.

«Te voilà avertie.

«Je t’aime, bien que tu louches.

«A cette heure mon lit est vide... Viens t’y coucher!»

Et, maintenant, Clotilde sait l’histoire de Barbe-Bleue!

Vendredi, 13 septembre.

Quelles joies merveilleuses on trouve à suivre une grand’route, loin des villes, dans la poussière et le soleil, ou bien, la nuit, quelle griserie de marcher droit devant soi, sous la lune, entre des prairies vêtues de brouillard bleu!—A Paris même, je prends parfois la monnaie de ce plaisir, quand Clotilde m’a trop excédé.—Je lui laisse la maison, je sors, je me promène dans les rues, presque au hasard; je vais où mes pas me conduisent.

Je vois vivre le Paris nocturne. Je ne tâche pas d’observer, non, je regarde, tout simplement. Je marche. Je vais de Passy à la Bastille, puis à Montrouge... n’importe où. Je reviens au matin, presque sans souvenirs, moins fatigué qu’après une promenade hygiénique en plein jour. Alors je me couche et m’endors du sommeil des bienheureux, celui où l’on ne rêve pas.

Ah! j’ai fait dans Paris de belles randonnées! J’ai côtoyé ce peuple singulier qui anime les heures noires et, dès que le jour s’affirme, va dormir dans je ne sais quelles tanières, peuple de troglodytes qui pare la grande putain pour l’usage du bourgeois diurne.