Mais combien ce serait mieux de courir ainsi dans la campagne, où la brise n’est pas canalisée, où l’on voit toutes les étoiles! Rencontrer ces mystérieux trimards qui marmottent, pour s’entraîner, d’âpres chansons! voir tourner le ciel au-dessus de sa tête! entendre dans le bois voisin l’hymne des rossignols!—Ah! mon Dieu! s’il était possible de s’alléger l’âme ainsi!
Qu’est-ce qui m’en empêche?
... Qu’est-ce qui m’empêche de quitter ma maîtresse?... de me quitter moi-même?
C’est, en somme, la résolution que je prendrai. Me quitter moi-même... Un flacon de laudanum se chargera de la rupture... et, peut-être, mon âme ira-t-elle écouter, sur les grand’routes, le chant des rossignols.
Jeudi, 26 septembre.
Le spectacle de la vie est odieux à ceux qui vivent sans plaisir.—Je regarde un homme qui passe dans la rue. Il se hâte. Un encombrement l’arrête. Il tire sa montre et hausse les épaules d’un air impatient. Heureux homme! Il vit!—Ces minutes, pendant lesquelles il a tâché de gagner du temps, sont du temps gagné sur l’ennui. Il est absorbé par le projet de se rendre en tel lieu, avant telle heure. Voilà un bénéfice qui a son prix.
J’envie cet homme. Je l’envie de toutes mes forces. Il subit un ordre qu’il s’est donné à lui-même ou qui vient d’autrui, peu importe; toujours est-il que cet ordre détermine les quelques milliers de gestes qu’il fera durant l’heure prochaine. Lorsque, enfin, cet homme aura atteint son but, il sera tout pénétré d’un sentiment délicieux: celui de la chose faite, et faite sans remords. Cela n’a rien à voir avec le sentiment du devoir accompli que vantent les moralistes. Non, il s’agit d’une satisfaction d’artisan; rien de plus. C’est déjà beaucoup.
Jamais cet homme ne tombera sous la griffe du spleen, jamais il ne sera persécuté par l’affreuse anxiété de l’erreur possible.—Elle me gâte des journées entières:
«Si j’avais fait telle chose à telle heure, au lieu de faire telle autre chose, cela n’aurait-il pas mieux valu?...»
«Si j’avais tourné à gauche, au lieu de tourner à droite?...»