«Si j’avais...»
Croire que l’on a évité le bonheur, quand on pouvait l’atteindre, est une insupportable sensation. Ne pas reconnaître la figure de la joie, passer à côté de la fortune sont des coups de dés que l’on déplore avec insistance. Au tirage d’une loterie, le porteur du numéro 612 se plaindra surtout parce que le 611 obtint le gros lot. Cette proximité l’affolle. Mon regret est de nature pareille. Mais quoi! la logique n’a rien à voir dans cet ordre d’émotions!
A ce sujet, ne pensez-vous pas que l’étymologie du mot «trivial» est un bon enseignement? Les petits faits de la vie, les petits accidents, les petits problèmes, les «trivialités» en un mot, nous offrent toujours trois voies, entre lesquelles il faut choisir. Le spleen trouve son compte dans nos erreurs. Il nous dégoûte d’une existence, où, à chaque minute du jour, on est forcé de prendre un parti. Il mène à cette introspection absurde et continue dont je parlais. Le sentiment de l’«à quoi bon?» y prédomine de façon dangereuse, et nous en arrivons, bientôt, à ne plus vouloir agir, par peur de nous tromper.
Hier soir, en fumant, j’avais cette vision de la jeunesse: une congrégation de carrefours où l’humanité s’était perdue, un labyrinthe, situé entre l’enfance et l’âge mûr, comme une marche dévastée entre deux états prospères. Pourtant, ne vous laissez pas séduire par cette image, car la plupart des hommes ne se doutent guère qu’ils sont dans un labyrinthe et, si quelques-uns s’embrouillent dans les carrefours, manquent les bifurcations et se trompent de chemin, ne sachant pas lire les indications des poteaux, d’autres se promènent avec simplicité dans ce dédale, comme s’ils parcouraient une avenue.—Ce sont les heureux de ce monde.
L’homme qui passait, il y a un instant, sous mes fenêtres, a-t-il donc un fil d’Ariane?
Moi, je désespère de sortir jamais du réseau de sentiers qui m’entoure, car c’est Clotilde, vous le savez, qui garde mon labyrinthe.
Je craindrais moins le Minotaure.
Mardi, 1ᵉʳ octobre.
«Je me demande, dit Ted Williams, ce que sont devenus les personnages de la comédie italienne?»
J’ai passé à mes amis le goût violent que j’ai pour l’entourage de Colombine, d’Arlequin et de Pierrot. Après quelques pipes, nous causons volontiers de ces chères figures qui nous semblent plus réelles, l’opium aidant, que les passants des rues. A ces moments, Clotilde est exaspérée. Son amour de la précision souffre de nous voir rêver.