Et, durant ce temps, le grand nègre drapé de noir marchait droit devant lui, chantant à pleine voix, de tout son souffle, de toute sa ferveur, et l'étoile glissait sur les bords du ciel nocturne, et le grand nègre vociférant suivait cette étoile mobile.
CHAPITRE VIII
LA VIGILE DE L'ADVERSAIRE
La vasque sombre, cachée au milieu du bois, s'éveillait peu à peu ; la lune filtrant par les feuilles y versait sa lumière. Des bêtes rapides aux longues pattes coururent sur la surface argentée ; quelques graines tombées de haut la ridèrent, tandis que des bulles montaient du fond obscur. Des crapauds dispersés firent entendre leur petit chant pointu. Tout le bois frissonnait et une colombe s'envola soudain du saule qui, tout contre le bord, ouvrait deux grosses branches comme les accoudoirs d'un siège rustique.
Ce fut là que vint se reposer celui qui n'était pas un habitant de la terre et qui, du ciel, ne gardait qu'un éblouissant souvenir. Il s'assit dans la fourche des deux branches, les jambes croisées. Il était nu, magnifique dans cette pose lasse qui l'appuyait au vieux saule. Sa chevelure en boucles noires se couronnait du feuillage d'un rameau penchant. Son corps semblait envahi par une fatigue extrême, mais son esprit veillait. La tête droite, il regardait devant lui ; ses grands yeux verts étaient fixés au loin ; sa bouche ne tremblait pas ; ses mains unies sur sa jambe pliée tenaient nonchalamment une corolle pourpre, somptueuse et lourde, marbrée de taches rousses, enivrante, répandant son inquiétant parfum et qui, plutôt qu'une fleur, semblait une coupe de fête où boire du poison.
Il était mince et fort ; il était beau ; il le savait. — La lueur de la lune, rampant vers lui, le toucha dans la verdure. Il fut avant peu couvert de cendre. En s'inclinant, il put voir son image au sein de la vasque ; elle lui plut ; il sourit à cette image reconnue. — C'était bien là sa bouche mince, rougie de sang, prête à railler, prête à former les paroles insidieuses qui charment d'abord, puis désespèrent qui les entend, une bouche prête à mordre sous le baiser. Il revit l'ombre de ses cheveux bouclés, son front bas, ses yeux d'eau perfide, son nez courbe et fin, le noble menton volontaire et le col élancé. Il revit la peau mate des épaules et la naissance harmonieuse des bras ; il revit sa poitrine, perçut le rythme lent, animateur de sa poitrine, et, devant la perfection de cette œuvre vivante, eut, un instant, le regret de n'être pas un autre, pour mieux se voir, pour mieux s'admirer. Alors il se redressa, leva vers son visage ses mains jointes sur la grande fleur et, d'une inspiration profonde, goûta le parfum.
Il n'en ressentit nulle joie. Il résolut de s'éloigner. Il erra quelque temps sous les arbres noirs, pensif, ne disant mot. L'ombre, autour de lui, bruissait, bourdonnait, gazouillait parfois. Une plainte se prolongeait parmi les hautes branches, puis c'était un glapissement bref à la gueule d'un terrier, puis, soudain, la vocalise éperdue d'un rossignol, une poursuite d'écureuils, le sourd fracas d'un galop, mais il ne prêtait l'oreille à rien de tout cela. Il marchait sur les mousses humides, spectre nu, révélé d'aventure par quelque rais de lune, spectre silencieux que les bêtes, ni les plantes, ni les choses de cette nuit ne semblaient entendre ni voir, et qui passait.
Il atteignit enfin la lisière du bois et ce fut, devant lui, la longue plaine, déjà plus claire sous le ciel vaguement nacré, d'où peu à peu, l'aube étant proche, les étoiles s'évanouissaient. Une d'elles, pourtant, gardait tout son éclat, singulier à cette heure. Il la regarda. Il rit d'un rire subit, coupant et sec ; le visage sardonique se fit plus cruel encore : il y avait de la haine dans ce visage, une haine inquiète et aussi un grand besoin de repos. Il s'assit sur le tronc d'un arbre tombé ; il regarda l'étoile.
C'était la même étoile, celle dont le scintillement l'avait surpris, un soir, et que depuis lors, dès la nuit close, il considérait en souriant avec mépris, quand son cœur oppressé battait si dur dans sa poitrine, en raillant parfois, bien que son âme fût jusqu'au tréfonds troublée. Il l'observait longuement, fixement ; il voulait la bien connaître, la tenant pour ennemie. Sa seule défense était de ne pas baisser les yeux, car il lui semblait que l'étoile le regardait plus encore qu'il ne la regardait lui-même. S'il s'échappait quelque temps dans l'ombre des arbres, dans l'abri d'une cabane, il en revenait bientôt et reprenait le cours obstiné de sa contemplation.
Ce soir-là, il fut distrait par l'approche de quelqu'un, d'un homme de haute taille qui portait un sac sur son épaule. Il marchait lourdement, sa charge étant pesante, d'un pas hâtif cependant, car l'aube se muait en aurore et cet homme avait peur d'être dénoncé par la lumière avant que de pouvoir se garer. On le devinait bien à sa bouche serrée, au regard furtif de ses petits yeux jaunes. — Il s'arrêta brusquement devant celui qui observait une étoile, il le frôla presque et cependant ne le vit point. Un instant, il posa sa charge à terre, n'en pouvant plus, il s'assit sur le même tronc d'arbre que lui, tout à côté de lui, et cependant ne le vit point.
Le contemplateur sourit avec allégresse, sa figure s'apaisa, se détendit, car il savait que cet homme aux muscles forts était un mauvais homme, un brigand maléficieux qui, durant la nuit, avait tué une vieille femme du village voisin, impotente et malade, pour lui voler un trésor de pièces d'argent et d'objets précieux, celui-là même qu'il tenait devant lui, serré entre ses jambes et qu'il couvrait jalousement de ses grosses mains suantes, poilues de roux. — Le spectacle fut agréable au contemplateur de l'étoile qui se réjouit en son cœur.