Et ce fut alors que, debout devant les splendeurs de ce matin rayonnant, la femme tendit soudain les bras et poussa un long hurlement ; et sa voix était à peine celle d'une femme, plutôt celle d'une bête folle qui veut contenter son corps, et cette clameur déchirée par un désir trop violent avait un accent rauque et furieux qui faisait mal.

Un soldat s'approchait, soldat de la ville, dont les larges épaules portaient une tête brutale aux cheveux noirs. La femme était déjà dans ses bras, lui criant son amour avec des reproches et des serments et de basses injures qui s'achevaient en prières, en supplications. Il ne dit rien, d'abord, puis se dégageant de l'enlacement passionné, il se moqua d'elle, durement, par quelques paroles sans merci. — Non, il ne l'aimait plus. S'il était venu, ce matin encore, c'était pour embrasser l'enfant qu'il chérissait, mais il ne voulait plus rien de la mère, ni sa présence, ni son baiser ; il ne la verrait plus jamais ; il s'en allait pour toujours. Il fut impassible, muet à tout ce que la femme put dire : il n'aimait plus. Aucune de ses caresses ne le retint, ne l'émut jusqu'au sourire : il n'aimait plus. Il le lui répéta, puisqu'elle ne pouvait comprendre. Comme elle s'accrochait à lui et qu'il était le plus fort, il perdit enfin patience et d'un geste rude il la jeta à terre. — A ce moment, il hésita quelque peu, avant de baiser la tête de l'enfant, puis il se décida… et s'éloigna, mais il avait pris l'enfant dans ses bras ; il emportait l'enfant.

Celui qui regardait se réjouit, car il se sentait grandi par toutes ces choses mauvaises.

La femme paraissait morte ; pourtant, au bout de quelque temps, elle se mit à gémir ; elle appelait d'une pauvre voix défaite non plus le soldat brutal, mais seulement son enfant… Elle ne savait pas encore que l'enfant était partie… Elle l'apprendrait avant peu. L'homme nu, penché sur elle, (on se penche volontiers sur son plaisir), eut un frémissement joyeux en songeant à ce qu'elle souffrirait demain : double souffrance sans espoir, qui fructifierait, chaque jour la rendant plus cuisante, jusqu'à ce jour dernier où l'on ne peut plus souffrir, où l'on s'approche de l'ombre, où l'on y plonge. — Certes, le veilleur inquiet d'une seule étoile avait raison de se louer lui-même : son royaume s'étendait, s'enrichissait ; il respirait la bonne puanteur du verger pourri.

Alors il s'en fut, marchant par la plaine, au hasard, traversant des villages, des champs et des bois, entrant dans les maisons, dans les masures, écoutant une médisance, une parole mensongère, un faux serment, couvant des yeux un geste lâche, un acte de forfaiture, prêtant son aide invisible au mauvais fils, au mauvais juge, les inspirant à ce moment précis où le respect peut être oublié, où la balance peut être faussée. — Bien vite, il reconnaissait les siens. Des autres, il n'avait que faire : il passait.

Or, dans la grande chaleur de midi, il atteignit une colline au pied de laquelle il s'arrêta. Elle était noire et charbonneuse, toute dénudée, d'aspect sinistre. Jadis, des arbres la couvraient, nombreux, hauts et forts, des buissons, de l'herbe fleurie ; maintenant, on n'y voyait guère que des roches calcinées. — Un incendie avait fait ce ravage, quelques mois auparavant, non point brusque et dévorant, mais sourd, mais lent, qui rampait d'abord secrètement, sans bruit, ne se révélant que par de sombres émanations et sa lourde chaleur. Bien que des paysans eussent dit qu'un seul éclair jailli du ciel, vers l'aube, avait servi de boute-feu au désastre, cela restait obscur. On ne put rien contre cette lèpre brûlante, envahissante : on ne savait comment et par où la combattre. On regardait fumer la colline dans l'air immobile, sans oser s'approcher.

Et puis, soudain, les flammes jaillirent ; chaque arbre fut un brandon tordu au centre d'un tourbillon rouge ; il y eut de longs sifflements, des crépitements, de terrifiants éclats ; un nuage empesté s'éleva, s'étendit, couvrant Jérusalem, et il plut aux alentours, jusque très loin, de la suie et des cendres qui propageaient une odeur fétide de cadavre.

Le lendemain, la colline était devenue un vaste brasier sur lequel dansaient encore des choses légères, et ce fut ainsi très longtemps. — Peu à peu, la chaleur tomba, le brasier s'éteignit. La colline se profilait durant le jour, toute noire contre le ciel bleu, image même d'une désolation sordide et, la nuit, elle disparaissait entièrement, bue par l'ombre, sans qu'un reflet de lune la révélât.

Celui qui se trouvait au pied de la côte voulut la gravir : un spectacle singulier l'attirait vers le faîte. Il s'engagea parmi les débris noirs et les charbons, faisant voler parfois une poudre fuligineuse sous ses pas. Rien de vivant ne se découvrait en ce paysage dont les teintes sinistres accentuaient l'horreur : de la suie, des cendres, un résidu terne et recuit de ce qui avait brillé, verdoyé, jadis, et puis des cendres et de la suie encore.

Cependant, là-haut… Il se hâtait… Là-haut, ce vestige surprenant… Certes, le feu a de déroutantes fantaisies : cela n'expliquait pas l'étrange apparence. Il se sentait inquiet ; il se hâtait toujours… Pourquoi l'incendie avait-il épargné cet arbre au sommet de la colline, cet arbre-là? Rien ne restait debout près de lui, mais lui se dressait insolemment, dans sa robe vert sombre que les saisons n'altéraient pas, riche et résineux, gonflé de sève, intact, semblait-il, dominant tout.