Ils étaient tous debout. Ils partirent ensemble. Ils marchaient d'un pas hâtif, irrégulier, sous les verdures éployées. Ils marchèrent jusqu'au soir.

A l'heure du crépuscule, ayant atteint la lisière du bois, ils s'arrêtèrent de nouveau. Devant eux, s'ouvrait un carrefour de trois routes. Ils ne savaient sur laquelle de ces pistes il leur faudrait s'engager bientôt. Ils attendirent, échangeant de brèves paroles devant ce triste paysage : un horizon que la pourpre rouge abandonnait, trois routes vides, des champs vides aussi, les troupeaux étant rentrés, l'orée du bois qui se fermait au jour, une herbe pauvre sur le bord des routes… rien d'autre, sinon ce village dont on apercevait la première masure, une étable couverte de palmes sèches, non loin d'un bouquet d'arbres.

Le crépuscule s'était assombri. Comme des bêtes étroitement parquées, ils restaient là, ne se décidant pas à franchir l'invisible clôture… (un loup rôdait-il?) agités d'une crainte dont ils ne se rendaient pas un juste compte, et celle qui portait tant de sagesse en son regard ne se retint pas de murmurer :

« Il y a certaines choses que je ne comprends plus. »

Les autres, occupés aussi d'eux-mêmes, ne répondirent rien.


La nuit vint, légère, embaumée, rendue mystérieuse par l'éclat de cette lune jaune dont un poète eût aimé chanter, célébrer le doux éclat. Parfums de fleurs, parfums de mousse, lueurs d'ambre et de céladon, rumeurs de l'air, tout se fondait en un seul ravissement.

Et voici qu'ils entendent, sur l'une des routes, un chant qui grandit, se précise, s'épanche et vient s'ajouter à la magie de l'heure. Le chanteur paraît : un homme mince, élancé, de noble apparence, vêtu d'une tunique dorée. Sa voix s'exalte, passionnée, persuasive, pleine de fièvre. — Il tient ses deux mains pressées contre sa poitrine, comme s'il serrait sur son cœur un trésor. — Il bronche à un certain point de la route. Il a failli tomber.

Un autre chant surgit presque aussitôt ; voix profonde : l'homme est vieux ; il est grand ; une étoffe brune couvre ses épaules voûtées, mais la chaîne qui lui ceint les reins est une chaîne d'or et des saphirs sombres bouclent ses sandales. Il chante douloureusement, de façon déchirante, et cependant ce chant est soulevé d'espoir. — Lui aussi tient quelque chose de précieux qu'il abrite sous son vêtement. — Soudain il bronche au même point du carrefour ; puis il reprend sa course.

Un autre encore : ce géant noir à la tête crépue, le corps enveloppé d'un manteau noir. Ses pieds sont chaussés de sandales, ses bras sont nus ; un lourd collier de rubis pend à son cou. Il chante d'une voix informe, rauque et forte, où se mêlent parfois des accents puérils. Il marche comme en extase, les deux mains levées à la hauteur des yeux et portant un objet qu'il ne quitte pas du regard, enveloppé dans un tissu de paille. — Au point dangereux, il trébuche à peine ; pourtant il s'arrête : il cesse un instant de chanter pour rugir, puis il repart.