On chante encore : c'est un chant rustique, jeune par l'accent, un beau chant sans contrainte. Puis on distingue des pas, tout près, des pas étouffés, et bientôt on voit paraître dans le clair de lune, trois adolescents qui marchent en chantant et qui se tiennent par la main.

Ivres de quelque vin puissant, ils passèrent sans rien voir, les yeux levés au ciel.

« Aucun de ces trois n'a trébuché, dit la femme au regard secret.

— Et pourtant ils sont ivres!

— Ou, peut-être, leur ivresse est-elle plus forte encore : un cœur vraiment ivre n'a cure de l'obstacle.

— Mais, interjeta lourdement le boiteux, un corps pris de vin bute à chaque pas. »

Elle niait, d'un geste lent de la tête : on ne l'avait pas comprise. Elle poursuivit :

« Le cœur de l'homme use d'autres vins… Pourquoi, cependant, trébuchaient-ils?… Allons nous rendre compte de cela… »

Suivie de ses compagnons, elle traversa le carrefour ; ils s'arrêtèrent devant la borne de pierre. La route paraissait facile, très unie. Sur la borne, ils ne virent rien.

Non, ils ne virent rien… Comment faisaient-ils pour ne rien voir? En face d'eux, dans l'ombre grise criblée de lune, et proche à les toucher, il était assis sur la borne, celui qui, après avoir tant rôdé, veillait, seul et nu, considérant le monde de ses yeux verts et tenant entre ses doigts une corolle pourpre, marbrée de roux.