Or, ils ne le virent pas.

Lui se savait invisible. Il rit de son rire méchant, impitoyable, et les autres entendirent bien le rire affreux, près de leur visage. Chacun d'eux l'entendit, l'entendit pour soi et ne marqua point sa surprise, si grande qu'elle fût, car ni le clair de lune, ni l'ombre ne peuvent rire sans qu'une bouche le révèle…

Alors, désespérés, ils s'en furent. Ils traversèrent de nouveau le carrefour ; ils s'engagèrent une fois encore sous les palmes ; puis, plus tard, comme dans le bois la nuit s'épaississait, ils se séparèrent d'un commun accord, sans un mot, sans un geste d'adieu, le cœur trop occupé de détresse pour s'épancher, même en un cœur ami, et les sept qui se trouvaient réunis là s'éloignèrent dans des directions différentes, l'esprit bouillonnant de vagues projets, chacun cherchant par le monde sa raison d'être que les hommes qui pensent, qui aiment, qui labourent, qui suent, qui s'entr'égorgent, qui souffrent, qui rêvent et font commerce, leur donneraient un jour.

CHAPITRE X
L'ENFANT

Cette grange, au bord de la route, menaçait ruine depuis longtemps ; elle restait sans emploi. On n'osait y entasser la moisson par crainte du feu bouté par un malandrin passant. Les pauvres gens trouvaient là un refuge et, durant les nuits d'hiver, quand soufflaient de froides rafales, souvent on y voyait dormir pesamment ceux qui ne pouvaient entrer à l'auberge et qu'un trop long voyage harassait.

Sur tout le pays, le crépuscule étendait son voile ; les prés devenaient plus sombres. Quelques vagabonds étaient déjà réunis dans la grange où se réveillaient les chauves-souris. Tassés en un coin et craintifs de prendre trop de place, ils restaient bien tranquilles, ne soufflant mot.


Certains mendiants, drapés dans leurs haillons, ont encore le geste hautain, la voix arrogante, mais ceux-ci ne se révoltent plus : ils attendent une nouvelle injure du sort, un surcroît d'infortune ; ils ne résistent pas, ils fléchissent tout de suite et tombent à genoux, sachant par expérience qu'il est superflu de répondre aux coups de bâton, à l'insulte même griève, et préférant oublier le mal reçu d'autrui que de se cabrer et d'en être puni de façon plus cruelle. Rendus prudents par l'adversité, ils pratiquent ainsi le pardon des offenses.

L'un d'eux, paysan de visage agréable, est faible d'esprit. Il marche par le monde avec maladresse, ignorant tout des discours habiles qu'il ne saurait tenir ni même entendre, se heurtant à ces voyageurs qui occupent toujours le milieu de la route et se laissant jeter dans le fossé par leurs esclaves. Il en sort couvert de boue, il reprend son chemin, l'âme égale, regardant devant lui de ses yeux crédules, pour trébucher à la première mauvaise rencontre, parmi les rires et les moqueries. Mais parfois, au printemps, quand l'herbe est de nouveau tiédie par les beaux jours, il se couche au milieu d'un champ éloigné des villages et demeure là sans bouger, la figure enfouie, murmurant tout bas des paroles secrètes.

Cette autre, une femme pauvre, est enceinte et près d'accoucher ; elle doit néanmoins se traîner encore à travers la campagne, en quête d'un fruit oublié à la branche, d'une viande de rebut jetée aux chiens et dont les chiens ne veulent pas. Comment, pour se nourrir, ferait-elle autrement? Jamais elle n'inspire pitié à personne car son visage terreux paraît repoussant, son ventre ridicule et une vermine affreuse habite la crinière de ses cheveux épars.