Ce troisième est un vieillard sourd. Depuis de longues années, il ne communique plus avec le monde. Il a oublié le son délicieux des voix, le frisson du feuillage hanté par les brises, la mélodie des flûtes pastorales qui, jadis, lui plaisait tant. Il ne comprend plus rien aux gestes muets qui l'interrogent, à l'agitation muette de la foule, aux grimaces muettes que dessinent les paroles des hommes. Il reste muré dans sa surdité et seul, par aventure, le passage d'une cavalcade sous laquelle la route vibre lui rappelle les nobles fracas d'antan.

Cette courtisane qui fut belle à ravir livra son corps à qui voulut le prendre. Les jeunes gens suivaient ses pas avec des prières instantes et des supplications, mais sa chair avilie, usée par la débauche est devenue un objet d'horreur. On insulte la femme que l'on a courtisée ; celui-là qui jouit d'elle autrefois, la voyant passer lui fait honte ou se détourne pour cracher son mépris. Elle s'écarte, le cœur plein de haine, la bouche mauvaise. Traversant un village, elle épouvante les gamins qui jouent dans la poussière.

Cet homme que voilà n'est pas infirme, il ne souffre d'aucune maladie, d'aucune déchéance : il est simplement abandonné. Ses parents qu'il chérissait d'un grand amour dorment sous terre, ses enfants rieurs et bavards qui l'enchantaient de leur babil se sont tus et dorment aussi, comme fait l'épouse adorée qui parfuma sa couche. Il est encore jeune, il est seul, sans amis, trop seul pour se lier par des liens nouveaux ; sa désolation se répand autour de lui ainsi qu'un maléfice et ses yeux qui pleurèrent tant de larmes amères sont maintenant desséchés.

Il s'en trouve d'autres dans cette grange ouverte sur la route, certains pour qui la vie fut impitoyable et qui n'en peuvent mais, ceux qui désespèrent, ceux qui se laissent noyer par le flux montant de l'adversité et qui ne tendent même plus les bras, ceux qui sont déjà des cadavres, malgré les battements de leur cœur, ceux pour qui la folie serait le vrai refuge et qui gardent leur raison, ceux enfin à qui le ciel parut toujours vide, à qui Dieu ne répond pas…


Or voici qu'une lueur subtile s'introduit doucement. Elle touche d'abord le visage de celui qui est faible d'esprit. Il se réveille ; il se frotte les yeux ; il se redresse ; il regarde ses mains rustiques où la lueur se pose ; il les porte à ses lèvres ; il baise la lueur d'argent, puis il sort dans la nuit et se met à rire aussitôt, car il a vu l'étoile nouvelle. Il se sent tout envahi de joie. Il parle soudain, d'une voix facile, bien rythmée :

« O ma sœur l'herbe grise, dit-il, quelles délices pour toi que cette fine averse de lumière qui vient te rajeunir!

« Frémissez, ô mes frères les grillons! frémissez sous sa caresse!

« Dansez en elle, chauves-souris, mes sœurs!

« Traversez-la de vos bonds, ô mes sœurs vives les sauterelles.