— Je me baigne en sa lumière, dit la courtisane ; je me lave de mes iniquités ; l'étoile me purifie! Demain peut-être, toucherai-je le front d'un enfant sans le salir de ma honte, sans que l'enfant ne gémisse d'effroi… »
Et l'homme abandonné sentit monter en lui ses plus chers souvenirs : ce fut une nouvelle présence des êtres disparus. Il revoyait le sourire de sa mère, son père au visage grave, le regard frais de ses enfants, les yeux pleins d'amour de celle qu'il avait adorée. Il pleura, il se délivra de ses pleurs, tandis que la mémoire des morts transformait sa douleur, adoucissait ses larmes : en cette mémoire il lui semblait revivre au lieu de mourir chaque jour.
Ceux qui côtoyaient la folie oublièrent leur cruel vertige, ceux que le vice torturait et qui ne pouvaient s'en délivrer se connurent une âme plus forte, ceux auxquels Dieu ne répondait pas se mirent à prier avec confiance. Ils priaient tous, chacun à sa façon, et ceux qui ne savaient pas prier chantaient seulement vers l'étoile de leur plus fervente voix.
Ils eussent voulu la suivre, au delà de ce bosquet d'arbres touffus, mais ils hésitaient, le simple d'esprit leur ayant dit que trois rois se reposaient en ce lieu. Pourtant ils se rapprochèrent à petits pas, le cœur ému d'un trouble magnifique…
Et durant ce temps, les trois rois conversent dans l'ombre, sous la voûte épaisse du feuillage. Ils sont seuls. Nul ne viendra les interrompre. A courte distance, ils peuvent voir une masure dont la porte reste close, (serait-ce une étable?) et, dominant cet humble toit, l'étoile brillante qui les mena de si loin, sur les routes de la terre, jusqu'en ce point du monde où elle voulut s'arrêter.
Les trois rois ne s'ignoraient pas : leur gloire étant fort grande et reconnue, chacun, certes, a entendu parler des deux autres, mais jamais, avant cette tiède nuit d'hiver, le hasard des combats, des voyages ou des traités ne les a rapprochés encore. — Voici qu'ils se sont rencontrés dans l'ombre de ce bosquet où tous trois regardent l'humble masure qu'une étoile immobile couronne ; ils devinent bientôt que tous trois se trouvent en ce lieu pour la même raison. — Alors ils se saluèrent comme il convient à des rois et, quand ils se furent assis sur ce banc de pierre encerclant un puits très ancien, ils discoururent discrètement.
« Je devrais, dit Gaspard, je devrais être accompagné d'une escorte nombreuse faite de nobles cavaliers, de servantes au frais visage, de bouffons rieurs, et je ne doute pas que la vôtre soit tout proche, mais je suis venu seul par nécessité.
« Au jour où je partis, fuyant une grande douleur d'amour, j'avais appelé mes vassaux, mes guerriers, mes esclaves ; ils ne voulurent pas me suivre ; ils disaient que c'était folie de partir ainsi, me fiant à l'incertaine injonction d'une étoile qui n'existait que dans mes songes. Certains, (ils m'aimaient peut-être,) restèrent à mes côtés, quelque temps, mais l'un après l'autre se lassa et je fus bientôt seul sur la route, plus heureux, assurément, d'être seul, car l'étoile me semblait chaque soir plus brillante et moins harcelant le chagrin que je portais en moi, comme si s'effaçait l'image de la femme qui me valait ce tourment et que fût tarie la source de mes larmes.
— Il en est de même pour moi, dit Melchior. Je partis aussi portant en mon cœur une douleur qui me rongeait jour et nuit, car j'avais perdu ma fille bien-aimée ; or à mesure que se débandait sur les routes mon escorte de sages et de prêtres, je ne voyais plus, sous les rayons de notre étoile, que le dernier ravissement du regard de ma fille mourante, en place des gestes pitoyables qu'elle avait faits pour se défendre contre le mal qui l'assaillait.